Théatre : Le candidat. Le - 07

de me jeter dans une existence nouvelle, je ne sais quel trouble
m'envahit; c'est comme le malaise qui nous survient quand on va partir
pour les longs voyages! Allons, lève-toi!

SCÈNE II.
PAUL, DOMINIQUE; UN BOURGEOIS, vêtu d'une longue redingote, chapeau
à bords retroussés, favoris, canne à lanière de cuir, entre tout
doucement, et s'assoit à une des tables, observant Paul et Dominique
avec des yeux flamboyants. La pluie se met à tomber au dehors.
DOMINIQUE.
Bon! la pluie! Il nous faut attendre, puisqu'un équipage nous manque
pour faire notre entrée à Paris.
PAUL.
Quand nous en sommes sortis, la dernière fois, c'était dans une chaise
de poste à quatre chevaux.
DOMINIQUE.
Moi, j'étais sur le siège; je payais les postillons! et, aujourd'hui,
nous voilà à guetter l'omnibus.
L'INCONNU, se levant poliment.
Les omnibus de la banlieue, monsieur, ne se mettent en marche qu'à huit
heures et demie du matin.
Paul et Dominique se retournent et examinent l'inconnu.
L'INCONNU.
Ces messieurs sont étrangers?... Monsieur voyage pour son plaisir,
sans doute? Si Monsieur avait besoin de quelques renseignements dans
la capitale, je pourrais... vu mes relations nombreuses... (Paul et
Dominique ne répondent pas.) Brounn... brounn... il fait un froid!...
Je prendrais volontiers quelque chose de chaud! Hé! garçon, un punch!
Le cabaretier se lève en sursaut et sort par la droite.
Du sucre, un citron, du cognac! vivement!... et si ces messieurs
veulent me faire l'honneur... (Une servante, arrivant par la gauche,
apporte un bol.)
DOMINIQUE.
Avec plaisir, monsieur; vous êtes trop bon! (La servante n'a eu que le
temps de poser le bol sur la table; une flamme paraît dessus.) Mais
il n'y avait rien là dedans tout à l'heure... voilà qui est drôle!
(A l'inconnu.) Ah çà! dites donc, vous l'aviez dans votre poche,
celui-là... vous êtes un physicien, un grec!... Ah! elle est forte! il
vient au cabaret avec des punchs biseautés!
L'INCONNU.
Je ne comprends pas un mot, cher monsieur, de ce que vous dites. (A
la servante, en lui remettant de l'argent.) Faites-moi le plaisir
d'aller me chercher des panatellas dans la boutique de la deuxième rue,
à droite, le troisième casier en haut; j'ai ma boîte, on me connaît!
(Elle sort.) A nous deux, maintenant!

SCÈNE III.
PAUL, DOMINIQUE, L'INCONNU.
Paul est resté accoudé, rêvant.
L'INCONNU, montrant le punch.
Vraiment, monsieur, est-ce que je n'aurai point l'avantage...
DOMINIQUE, d'un ton engageant.
Voyons, mon pauvre maître... pas de fierté!...
PAUL se lève.
Il n'en faut plus avoir, c'est vrai! (Il s'assoit à la petite table
près de l'inconnu et de Dominique.)
L'INCONNU.
Ainsi vous venez chercher fortune dans la grande ville?...
PAUL.
Qui vous l'a dit?
L'INCONNU.
Vous-même!
PAUL.
Comment cela?
L'INCONNU.
Tout à l'heure, quand vous causiez avec votre domestique!...
PAUL.
Il me semblait cependant...
L'INCONNU.
Pardonnez! je sais tout!... et comme mon industrie, monsieur, consiste
à tenir un bureau de renseignements universels et à faire un vaste
courtage dans les différentes classes de la société, il y va de mon
intérêt de vous servir.
DOMINIQUE.
Voilà de la franchise, au moins!
L'INCONNU.
Monsieur se propose de chercher un emploi dans une administration
quelconque?...
PAUL, brutalement.
Non!
L'INCONNU.
De prendre les finances, la diplomatie ou les chemins de fer?
PAUL.
Eh! qu'en sais-je moi-même!
L'INCONNU.
Le commerce, peut-être?
DOMINIQUE.
Ah! bien oui! un homme qui en deux heures de temps vous couvre de
peinture une toile plus haute que ça!
L'INCONNU, saluant ironiquement.
Ah! monsieur est artiste!... ah! et il compte faire fortune;
respectons-le!
PAUL, irrité.
Eh bien! pourquoi pas! Quand je vois tant de barbouilleurs que l'on
applaudit, ce serait bien le diable... d'ailleurs j'ai de longues
études derrière moi et en employant toutes mes forces, la gloire
viendra... peut-être, la richesse ensuite.
L'INCONNU.
Très bien! jeune homme! Mais j'espère que vous allez, pour parvenir, ne
rien négliger de tout ce qu'il faut; pillez-moi les anciens, dénigrez
les modernes, exaltez les petits génies et conspuez les grands; ça
pose, premier pas! Vous peindrez ensuite les boutiquiers en artilleurs
et les lorettes en Vénus, avec les chevaux célèbres et les actions
vertueuses, sans nul souci du dessin ni de la couleur; on dirait que
vous manquez d'idées, prenez garde! Il vous faudra ensuite adopter le
grec ou le gothique, le pompadour ou le chinois, l'obscénité ou la
vertu, la chose à la mode, peu importe! Mais agenouillez-vous devant
le public servilement, et ne lui donnez rien qui dépasse la force de
son esprit, les facultés de sa bourse, la largeur de son mur! Alors vos
œuvres reproduites à l'infini couvriront l'Europe. Vous entrerez dans
la cervelle de votre siècle. Vous serez un maître, une gloire, presque
une religion. Le despotisme de votre médiocrité pourra abêtir toute une
race; il s'étendra même sur la nature, car vous la ferez haïr, ô grand
homme, puisqu'elle rappellera de loin vos barbouillages.
PAUL, indigné.
Jamais!
L'INCONNU.
Vous avez raison! une place, des appointements fixes, c'est plus sûr.
Je vous recommande avant tout l'exactitude, non pour travailler, mais
pour surveiller vos confrères. D'abord une petite médisance çà et là,
puis une dénonciation formelle (dans l'intérêt du service); enfin une
bonne calomnie, n'ayez pas peur! De l'arrogance envers les humbles,
de la bassesse devant les chefs, cravate empesée et souple échine,
morbleu! cervelle étroite et conscience large; respectez les abus,
promettez beaucoup, tenez rarement, courbez-vous sous l'orage et, dans
les circonstances difficiles, faites le mort! Mais tâchez de connaître
le vice de votre supérieur; s'il prise, achetez une tabatière, et s'il
aime les jolies femmes, mariez-vous!
PAUL.
Horreur!
L'INCONNU.
De l'indépendance!... j'aime ça! On ne la trouve plus, monsieur, que
dans une fortune acquise par le commerce. Nous avons le système des
faillites honorables, les secrets des faux poids et du bon teint; mais
rappelez-vous que le moyen d'avancement le plus rapide, pour un jeune
homme, dans une grande maison, c'est de séduire la femme du bourgeois.
PAUL.
Tais-toi donc, misérable!
L'INCONNU.
Oui, la fille vaut mieux, parce qu'il est forcé de vous la donner en
mariage!
Paul recule épouvanté.
DOMINIQUE.
Il y a un fond de bonnes idées dans ce qu'il dit.
L'INCONNU, toujours impassible.
Et alors, quoi que vous soyez, les obstacles s'aplaniront, chacun
vous sourira; la santé sera bonne, vous dînerez bien, vous aurez la
face rose comme une jeune fille. (Sa barbe disparaît; surprise de
Paul.) Peu à peu vous deviendrez riche, considéré, heureux, vous ferez
craquer sur l'asphalte vos bottes vernies, en roulant dans vos gants
blancs le pommeau d'or de votre bambou. (Ce qu'il dit s'exécute; Paul
pousse un cri.) On vous craindra, on vous aimera; vous vous repasserez
vos caprices, habits neufs tous les jours, bagues à tous les doigts,
chaînes de montre, breloques et linge fin. (Il apparaît vêtu, en
dandy; Paul et Dominique se rapprochent.) Vous achèterez une maison de
campagne, des statues, des hôtels, des amis, et des chevaux de race,
ce qui est plus cher. Pour duper les générations futures, vous pourrez
même fonder un hôpital, et vous vieillirez tout doucement, servi par un
peuple de valets, entouré de famille, lourd d'honneurs, avec une grosse
bedaine et l'aspect d'un honnête homme. (Il apparaît en vieux bourgeois
cossu, lunettes d'or, gilet de velours, etc.)
PAUL, se passant les mains sur la figure.
Est-ce une illusion? J'ai dans la tête comme des chars qui roulent,
et des flammes qui voltigent. (Le punch, qui a continué de brûler, se
multiplie sur les autres tables, et des flammes sautillent çà et là
dans l'air comme des feux follets.)
DOMINIQUE tourne avec admiration autour de l'inconnu.
Quel particulier! quelle expérience!
PAUL, résolument.
Non! je ne veux pas! arrière! C'est même une faiblesse de t'écouter.
Va-t'en!
L'INCONNU.
A votre aise! Faites le vertueux, mon gaillard, et serrez-vous le
ventre! Toutes les portes de la fortune, on les refermera sur vous, en
vous écrasant la face! D'abord, cela va sans dire, Monsieur gardera les
apparences. Vous irez jusqu'à neuf heures du soir avec deux sols de
lait et un petit pain rond qu'on mange dans la poche de sa redingote,
tout en trottinant sur le pavé! Ah! vous les connaîtrez, les mystères
de la toilette, les faux-cols de papier, l'encre que l'on repasse sur
les coutures blanchies, les sous-pieds tendus pour retenir les semelles
trop vieilles, et l'habit noir boutonné jusqu'au menton, pour cacher
l'absence du linge. (Il apparaît dans le costume décrit.) Vous ne
faiblirez pas! vous lutterez! Mais personne ne voudra de vous!... On ne
va pas chercher ceux qui se cachent! qui donc s'inquiète des pauvres?
et comme une première chute est la cause naturelle d'une seconde,
peu à peu vous dégringolerez, mon bonhomme; la misère augmentera,
elle deviendra irrémédiable et constitutionnelle! «Clic! clac, clac!
gare-toi de là, manant!...» et du fond de votre ruisseau, par un
temps de verglas, en plein hiver, vous distinguerez à des hauteurs
vertigineuses, derrière la mousseline des larges croisées, tournoyer
sous des lustres, dans le flamboiement des festins, toutes les
convoitises de votre cœur! (Le côté droit de la muraille s'entr'ouvre
et laisse voir un bal splendide, puis se referme.) Alors commenceront
pour vous, dans Paris, ces longues promenades du pauvre le long des
quais et des boulevards. Plus vague et funeste que le Bédouin dans le
désert, vous chercherez quelque bonne occasion, un parapluie perdu, une
bourse tombée, en marchant jusqu'au milieu de la nuit, où vous irez
dormir côte à côte avec des forçats, les pieds dans la paille, assis
sur un banc, et les deux bras contre une corde! (Le côté gauche de la
muraille s'entr'ouvre et laisse voir l'intérieur abject d'un logeur,
rempli de monde, puis se referme.) Et l'habit râpé, depuis longtemps,
sera parti. (Son habit disparaît.) A la place du chapeau, une casquette
sans visière. (Même jeu.) Plus de gilet, une seule bretelle! et pas
même de souliers, des chaussons! (Avec une pose ignoble.) Faut-il un
fiacre, mon bourgeois?
PAUL, se tordant les mains.
Horrible! horrible!
DOMINIQUE.
Mais ce n'est pas gai du tout, cet avenir-là!
PAUL, découragé, tombe sur un tabouret le coude sur la table.
Que faire?
A la fin de la tirade de l'inconnu, la servante est rentrée avec un
paquet de cigares, qu'elle a déposé sur la table. L'inconnu, qui est
près de Paul, debout à droite, fait un pas à reculons avec un geste
d'espoir; mais aussitôt, en face de lui et derrière Dominique, la
servante, se transmuant en fée, allonge le bras impérativement vers
l'inconnu qui se change en gnome.
Dominique, stupéfait, pousse un cri. Paul relève la tête et en pousse
un autre, en apercevant la fée, qui disparaît dans la muraille à
gauche en même temps que le gnome disparaît à droite.


TROISIÈME TABLEAU
Chez le banquier Kloekher: un boudoir, portes des deux côtés et au
fond. Pendant la première scène, des valets traversent le théâtre,
portant des jardinières et des meubles, pour les derniers préparatifs
d'un bal.

SCÈNE PREMIÈRE.
ALFRED, PAUL.
PAUL.
Comment, mon cher Alfred, vous m'amenez chez M. Kloekher, le soir même
d'un bal?
ALFRED.
Qu'importe! n'êtes-vous pas en tenue? Et puisque (emphatiquement) la
_fête_ n'est pas encore commencée, vous aurez bien le temps de dire un
mot à notre illustre financier.
PAUL.
C'est là un vrai service que vous me rendez! Merci du fond de l'âme,
car sans vous je ne savais que devenir. Partout où je me suis
présenté, depuis un mois bientôt, porte close! Ah! les amis! Et que de
tentatives, d'efforts! (Il baisse la tête.)
ALFRED.
Allons, bien! vous voilà retombé dans vos idées mélancoliques,
romantiques et poétiques! (Lui tapant sur l'épaule.) Ce bon Paul! il
n'a pas changé: prompt à s'enflammer toujours pour toutes les femmes
et à donner dans toutes les illusions. C'est comme votre histoire du
cabaret. (Il rit.) Ah! ah! ah!
PAUL.
Mais quand je vous dis que j'ai vu...
ALFRED.
Bah! vous aurez été la dupe de quelque hallucination ou d'un faiseur
de tours! Comme si l'on rencontrait dans les bouges de la banlieue
des créatures célestes disparaissant à travers les murailles! Vous
avez beau soutenir qu'elle est belle comme une fée, et même qu'elle
en portait le costume, les fées, mon cher, ne sortent plus de la
Chaussée d'Antin; et je compte tout à l'heure vous en faire voir une,
qu'on appelle dans le monde Mme Kloekher... et qui a pour nous quelque
indulgence.
PAUL, saluant.
Ah!
ALFRED.
Mais oui! on est posé. Moi, je m'amuse énormément.
PAUL.
Et le mari?
ALFRED.
Un ancien Auvergnat! Il en a porté bien d'autres! Un rustre,
d'ailleurs, un avare.
PAUL.
Comment!... Mon père, au contraire, m'avait dit...
ALFRED.
Votre père le connaissait?
PAUL.
Beaucoup! Et il m'avait vanté toujours son désintéressement. Moi, je ne
l'ai jamais vu, car...
ALFRED, vivement.
Mais si votre père le connaissait, qu'aviez-vous besoin de moi alors?
Vous pouviez vous recommander tout seul.
PAUL, humblement.
Ah! mon ami, on est timide quand on est pauvre!
ALFRED, à part.
Pauvre! pauvre! Moi, je ne savais pas qu'il fût pauvre!... sans cela!...

SCÈNE II.
KLOEKHER, PAUL, ALFRED.
KLOEKHER.
Salut, vicomte!
ALFRED.
Bonjour, grand financier. Permettez que je vous présente un de mes
intimes, M. Paul de Damvilliers.
KLOEKHER, à part.
Son fils!
ALFRED.
Il a besoin de je ne sais quoi; il va vous expliquer son histoire. Oh!
bon garçon! excellent! Et j'ai une autre grâce à réclamer: puis-je
présenter mes respects à Madame, si toutefois...?
KLOEKHER.
Certes; comment donc!

SCÈNE III.
KLOEKHER, PAUL.
KLOEKHER.
J'ai beaucoup connu monsieur votre père, monsieur, et comme je
l'estimais infiniment, la soudaineté de sa catastrophe m'a affligé plus
qu'un autre. Et vous n'avez pas, jusqu'à présent, trouvé, deviné de
quelle manière elle a pu survenir?
PAUL.
Hélas! non, monsieur! J'ai même renoncé à en chercher la cause.
KLOEKHER, après avoir soupiré largement.
C'est plus sage! Ne perdez pas votre temps à cela, croyez-moi! (Avec
hauteur.) Et vous demandez...?
PAUL.
Du travail, monsieur! Oh! mes exigences seront modestes!
KLOEKHER.
Quel âge avez-vous, s'il vous plaît?
PAUL.
Vingt-cinq ans.
KLOEKHER.
Euh! euh! un peu jeune! Et, en fait de comptabilité, de banque, que
savez-vous?
PAUL.
Peu de choses, c'est vrai; mais j'apprendrai vite!
KLOEKHER.
Ah! vous croyez?... Et qu'avez-vous fait jusqu'à présent?
PAUL.
J'ai voyagé.
KLOEKHER.
Où cela?... Dans quel but?
PAUL.
Dans le nord de l'Afrique, et jusqu'en Chine, pour m'instruire.
KLOEKHER.
Ou vous amuser plus librement, avouez-le! C'est une jolie manière de
manger sa fortune; on se donne par là le vernis d'un homme sérieux; et
l'on se fait regarder des badauds en rapportant de longues pipes pour
les amis et des babouches pour les petites dames. Ah! ces bons jeunes
gens! ils sont drôles, parole d'honneur!
PAUL, irrité.
Monsieur!...
KLOEKHER.
Laissez donc! je les connais, vos études! Parions que vous ne sauriez
pas seulement me dire le nom des principaux comptoirs de Macao, ni le
taux de l'escompte à Calcutta.
PAUL.
Et il y a d'autres choses!
KLOEKHER.
C'est possible! Mais alors que venez-vous faire ici? Que voulez-vous?
PAUL.
Une place, monsieur, une place! Je puis traduire vos correspondances,
rédiger vos mémoires! Un homme en vaut un autre, avec de la force et du
courage. Je vous prie de considérer la situation... pénible où je me
trouve; et j'ose, pour appuyer ma requête, vous faire souvenir que mon
père fut votre ami.
KLOEKHER.
Eh! votre père, monsieur, était un fort galant homme; mais, s'il avait
suivi mes conseils, il n'aurait pas fini d'une façon désastreuse!
Au lieu de singer le grand seigneur et de vouloir éblouir par une
libéralité intempestive, il aurait dû surveiller ses capitaux,
augmenter sa fortune, se rendre utile enfin. Il (d'un ton de fausse
bonhomie) m'a bien assez fait souffrir par l'affection que je lui
portais, sans que vous veniez ici, vous, son fils, me donner la peine
de vous désobliger! Une place! Est-ce que j'en ai, moi? Tous mes
emplois sont pris; ce n'est pas ma faute. Mille excuses! (Paul est
remonté au haut de la scène et va pour sortir par le fond. Kloekher se
lève.) Eh bien, non!... Revenez!...
PAUL, fièrement.
Pourquoi, je vous prie?
KLOEKHER.
Je peux, je veux vous faire du bien. (Le regardant en face.) Si je
sais me connaître en hommes, je crois vous avoir deviné. Or je me fie
à votre intelligence pour me comprendre, et, en cas de refus, à votre
discrétion, pour vous taire!
PAUL.
Soyez convaincu...
KLOEKHER.
Jusqu'à présent, j'ai fait toutes mes affaires à la Bourse d'une façon
officielle; mais, à partir d'aujourd'hui, des circonstances trop
longues à vous expliquer, au-dessus de votre compétence, cher monsieur,
me forcent à opérer d'une façon détournée... par les mains d'un
autre... (Silence.)
PAUL, cherchant à comprendre.
C'est-à-dire...?
KLOEKHER.
Qu'il me faut un homme sûr. (Je le conseillerai; je serai là.) Un
garçon solide qui me représente complètement, surveille mes ordres,
agisse pour moi!
PAUL.
Bien!
KLOEKHER.
Et qui passe près du public pour n'agir que par lui-même, en son nom.
PAUL.
Cependant... la responsabilité...?
KLOEKHER.
Aucune chance de pertes, rassurez-vous! Peu de choses à faire, et je
vous donne dix pour cent sur les bénéfices. Or, comme les bénéfices de
ce genre d'opérations doivent s'élever annuellement à un million pour
le moins, c'est cent mille francs que vous toucherez par an, cent mille
livres de rente, jeune homme!
PAUL.
Cent mille livres de rente! (Il tombe en rêverie. Bas.) Impossible! Il
faut qu'il y ait là-dessous...
KLOEKHER, à part.
Il hésite! Est-ce ignorance ou scrupule?
PAUL.
Mais comment êtes-vous sûr d'avance de ne jamais perdre?
KLOEKHER.
Par une série de calculs... des combinaisons infaillibles. Je vous
expliquerai...
PAUL.
Et pourquoi alors avez-vous besoin de mon nom!
KLOEKHER.
Pourquoi?... (Silence. Ils se considèrent; puis, brusquement.) Mais ça
ne se dit pas! Vous comprenez bien... C'est impatientant!
PAUL.
Assez, monsieur! assez! Je vous épargne, par pudeur, le mot propre dont
on appelle, dans le code pénal, vos combinaisons infaillibles. Vous
prêter mon nom pour elles serait y participer; et comme je ne veux pas
être ni votre complice ni votre victime, je me retire.
KLOEKHER, détournant la tête, à part.
Imbécile, va!
Au moment où Paul est sur le seuil de la porte, au fond, entre M.
Letourneux, ils se trouvent face à face.

SCÈNE IV.
PAUL, KLOEKHER, LETOURNEUX.
LETOURNEUX, avec stupéfaction et joie.
Paul! Ah! quel bonheur!
KLOEKHER, à part.
Ils se connaissent!
LETOURNEUX.
Que je l'embrasse, ce cher garçon! Quand j'ai su que vous étiez à
Paris, je suis vite accouru du fond de la Guyenne, où j'étais parti
pour inspecter un peu l'agriculture et les bonnes mœurs! Ah! voilà
une chance! une chance!... (A part, montrant le poing à Kloekher, qui
tourne le dos.) Je te tiens, vieux drôle! (Haut.) On vous avait cru
mort, savez-vous?... N'est-ce pas, Kloekher, vos ennemis,--car vous
en avez, chacun en a,--vos ennemis se flattaient même qu'on ne vous
reverrait plus!
PAUL.
Qui donc peut m'en vouloir, à moi? Je ne gêne personne.
LETOURNEUX.
Quel intéressant jeune homme, hein? Tout le portrait de ce bon
Damvilliers, que nous chérissions.
PAUL.
Je ne sais comment reconnaître...
LETOURNEUX.
Voilà ce qui s'appelle une bonne journée; d'abord, je retrouve le fils
d'un vieil ami; puis, je soulage bien des infortunes, et cela, grâce à
vous, Kloekher.
KLOEKHER.
Hein?
LETOURNEUX.
Mais oui, puisque je venais vous remercier des vingt-cinq mille francs
que vous m'avez donnés pour les pauvres de ma paroisse.
KLOEKHER.
Ah! par exemple!...
LETOURNEUX.
Allons! il cache ses bienfaits. Quel homme! (Contemplant Paul.) Cela
fait plaisir de le revoir, n'est-ce pas?... J'espère que vous me
conterez vos voyages. Vous avez dû rencontrer, en courant le monde,
des mœurs bizarres, des caractères vraiment particuliers; et comme vos
observations, sans doute, ainsi qu'il convient à un esprit sérieux, se
sont dirigées sur la morale, que croyez-vous qui soit plus commun de la
ruse ou de l'ingratitude, de la scélératesse ou de la sottise?
PAUL.
Ces questions... demanderaient...
LETOURNEUX.
Et vous, Kloekher, votre opinion?
KLOEKHER.
Je ne comprends pas...
LETOURNEUX, se rapprochant de lui et le regardant en face.
Ah! vous ne comprenez pas! Bien sûr?... Nous en recauserons. J'ai
oublié de vous dire que je désirerais toucher immédiatement, pour la
formation d'une ferme modèle, les cent soixante-douze Méditerranée que
je vous ai vendus avant-hier.
KLOEKHER.
Quand donc aurez-vous fini cette plaisanterie?
LETOURNEUX.
Ce n'est pas une plaisanterie, mon cher, pas plus que l'histoire
suivante... (A Paul.) Connaissez-vous la Cochinchine?
PAUL.
Un peu.
LETOURNEUX.
Eh bien, il y avait là, une fois,--l'anecdote remonte à cinq ans,--deux
amis: un bon Chinois et un mauvais Chinois. Or le bon était si bon,
qu'il confia au mauvais...
KLOEKHER, avec emportement.
Oh! je me moque pas mal de vos histoires!...
LETOURNEUX.
Elles sont vraies cependant; j'en peux fournir les preuves. (Silence.)
KLOEKHER, étonné.
Des preuves?
LETOURNEUX, lui saisissant le bras, à l'oreille.
Dans mes mains, d'irrécusables, songez-y?...
KLOEKHER, bas.
Nous nous arrangerons. Taisez-vous! (Il se tourne vers Paul en éclatant
de rire.) Eh bien, Letourneux, il y est tombé! Il a cru que je n'avais
pas de place pour lui!... Hé! hé! Imaginez-vous une histoire inventée à
plaisir! Ah! ah! Une chose un peu légère que je lui proposais! Ah! ah!
ce bon garçon!
PAUL.
Comment?
KLOEKHER.
Mais oui, pour vous éprouver, mon cher. Ah! ah! ah!... (D'un ton
sérieux.) J'ai voulu voir, par là, le fond de votre nature. Maintenant
je suis content de vous, jeune homme! C'est très bien! très bien!... De
la délicatesse, des principes.
LETOURNEUX.
Il n'y a que ça, voyez-vous, les principes!... c'est une base! Du
moment qu'un homme a des principes, on peut compter dessus! Or je vous
réponds de celui-là, moi.
KLOEKHER.
Le fils de notre meilleur ami, je crois bien! (Mme Kloekher entre en
toilette de bal.) Ma femme! il faut que je vous présente. Permettez!...
Il remonte la scène vivement jusqu'à elle.

SCÈNE V.
PAUL, LETOURNEUX, M. ET MADAME KLOEKHER.
KLOEKHER, bas à sa femme.
Écoutez bien, il y va de ma fortune, de la vôtre: cet homme peut nous
perdre. Soyez adroite! il le faut! (Haut.) Madame Kloekher, M. Paul de
Damvilliers.
MADAME KLOEKHER.
Oh! je vous connais de nom, depuis longtemps, monsieur!
PAUL, à part.
Qu'elle est belle!
MADAME KLOEKHER.
Nous avons si souvent causé de votre père ensemble....
LETOURNEUX.
Nous trois.
PAUL, à part.
Quel regard!...
KLOEKHER.
Pauvre garçon! Au retour, après cinq ans d'absence, plus de foyer! Mais
j'entends que le mien remplace le vôtre! Ne vous gênez pas! Usez de
moi... De la franchise!...
PAUL.
Oh! merci!... Mais comme j'ai peur d'être indiscret... (Il va pour
sortir.)
KLOEKHER.
Restez donc, vous êtes des nôtres, parbleu! On arrive à peine,
continuez votre visite près de Madame. Allons, Letourneux, un petit
tour dans le grand salon; nous penserons ensuite aux choses sérieuses.

SCÈNE VI.
PAUL, MADAME KLOEKHER.
MADAME KLOEKHER.
Soyez convaincu, monsieur, que les intentions de mon mari n'avaient pas
besoin d'être exprimées. Je partage trop tous ses sentiments pour ne
pas désirer comme lui vous être agréable, et même, pardon du mot...
utile, si nous le pouvons.
PAUL.
Oh! je suis confus, vraiment!...
MADAME KLOEKHER.
Il nous sera bien doux de faire en sorte que vos chagrins soient sinon
oubliés... du moins adoucis.
PAUL.
Mais ils le sont déjà, madame, par cette manière inattendue!...
MADAME KLOEKHER.
Comme vous avez dû souffrir, n'est-ce pas?
PAUL.
Oui, oui!
MADAME KLOEKHER.
Pourquoi n'êtes-vous pas venu à nous, d'abord.
PAUL.
Eh! mon Dieu, madame, mon excuse, quoique sincère, est mauvaise, mais...
MADAME KLOEKHER.
Mais quoi?
PAUL.
Pardon! je n'osais...
MADAME KLOEKHER.
Enfant! Allons, vous réparerez cela, je l'exige!... Nous recevons nos
intimes tous les mercredis à sept heures, n'oubliez pas! Je vous ferai
connaître quelques-unes de mes amies, des femmes intelligentes qui
vous plairont. J'espère que vous viendrez de temps à autre bavarder
dans ma loge aux Italiens. Si vos après-midi vous pèsent trop, il y a
une place en face de moi dans ma voiture pour faire le tour du lac,
au Bois. C'est si ennuyeux d'être seule à revoir tous les jours cette
éternelle pièce d'eau! Mais où aller? Puisque vous dessinez, il faudra
m'apporter la prochaine fois vos albums de voyage. Je vous montrerai
les miens; d'avance, je réclame un peu d'indulgence pour mes pauvres
aquarelles. Enfin nous lirons, nous causerons. Nous deviendrons de
vrais amis. J'y compte, du moins.
PAUL.
Oh! merci. Vous êtes bonne comme un ange. Voilà les premières marques
de sympathie que l'on m'adresse. Qu'ai-je donc fait pour en mériter une
si gracieuse?... A qui la dois-je?
MADAME KLOEKHER.
Mais à la mémoire de votre père, au désir de mon mari, à votre
position, et un peu... à vous-même.
Elle lui tend la main, Paul la saisit et la baise.
MADAME KLOEKHER, la retirant vivement.
Monsieur!...
PAUL.
Pardon! c'est une faute, je conçois! L'élan irréfléchi de ma gratitude
vous semble une grossièreté.
MADAME KLOEKHER.
N'en parlons plus. Entrons dans le bal. Sortons.
PAUL.
Sans m'avoir pardonné? Au nom du ciel, ne m'en voulez pas! Excusez-moi!
il faut bien avoir un peu d'indulgence pour un homme abandonné de tous,
fatigué par les déceptions, aigri par le malheur.
MADAME KLOEKHER, à demi-voix.
C'est une sympathie de plus entre nous deux! (Geste de Paul.) Oui, j'ai
mes souffrances, et aussi profondes que les vôtres, peut-être!
PAUL.
Vous! Comment?
MADAME KLOEKHER.
Ah! monsieur de Damvilliers, un homme de votre condition peut-il avoir