Nouvelles histoires extraordinaires - 18

démontrée. On les avait observés dans leur passage à travers les
satellites de Jupiter, et ils n'avaient causé aucune altération sensible
dans les masses ni dans les orbites de ces planètes secondaires. Nous
regardions depuis longtemps ces voyageurs comme de vaporeuses créations
d'une inconcevable ténuité, incapables d'endommager notre globe massif,
même dans le cas d'un contact. D'ailleurs ce contact n'était redouté en
aucune façon; car les éléments de toutes les comètes étaient exactement
connus. Que nous dussions chercher parmi elles l'agent igné de la
destruction prophétisée, cela était depuis de longues années considéré
comme une idée inadmissible. Mais le merveilleux, les imaginations
bizarres, avaient dans ces derniers jours, singulièrement régné parmi
l'humanité; et, quoiqu'une crainte véritable ne pût avoir de prise que
sur quelques ignorants, quand les astronomes annoncèrent une _nouvelle_
comète, cette annonce fut généralement reçue avec je ne sais quelle
agitation et quelle méfiance.
»Les éléments de l'astre étranger furent immédiatement calculés, et
tous les observateurs reconnurent d'un même accord que sa route, à son
périhélie, devait l'amener à une proximité presque immédiate de la
terre. Il se trouva deux ou trois astronomes, d'une réputation
secondaire, qui soutinrent résolument qu'un contact était inévitable. Il
m'est difficile de te bien peindre l'effet de cette communication sur le
monde. Pendant quelques jours, on se refusa à croire à une assertion que
l'intelligence humaine, depuis longtemps appliquée à des considérations
mondaines, ne pouvait saisir d'aucune manière. Mais la vérité d'un fait
d'une importance vitale fait bientôt son chemin dans les esprits même
les plus épais. Finalement, tous les hommes virent que la science
astronomique ne mentait pas, et ils attendirent la comète. D'abord, son
approche ne fut pas sensiblement rapide; son aspect n'eut pas un
caractère bien inusité. Elle était d'un rouge sombre et avait une queue
peu appréciable. Pendant sept ou huit jours nous ne vîmes pas
d'accroissement sensible dans son diamètre apparent; seulement sa
couleur varia légèrement. Cependant les affaires ordinaires furent
négligées, et tous les intérêts, absorbés par une discussion immense qui
s'ouvrit entre les savants relativement à la nature des comètes. Les
hommes le plus grossièrement ignorants élevèrent leurs indolentes
facultés vers ces hautes considérations. Les savants employèrent _alors_
toute leur intelligence,—toute leur âme,—non point à alléger la
crainte, non plus à soutenir quelque théorie favorite. Oh! ils
cherchèrent la vérité, rien que la vérité,—ils s'épuisèrent à la
chercher! Ils appelèrent à grands cris la science parfaite! La _vérité_
se leva dans la pureté de sa force et de son excessive majesté, et les
sages s'inclinèrent et adorèrent.
»Qu'un dommage matériel pour notre globe ou pour ses habitants pût
résulter du contact redouté, c'était une opinion qui perdait
journellement du terrain parmi les sages; et les sages avaient cette
fois plein pouvoir pour gouverner la raison et l'imagination de la
foule. Il fut démontré que la densité du noyau de la comète était
beaucoup moindre que celle de notre gaz le plus rare; et le passage
inoffensif d'une semblable visiteuse à travers les satellites de Jupiter
fut un point sur lequel on insista fortement, et qui ne servit pas peu à
diminuer la terreur. Les théologiens, avec un zèle enflammé par la peur,
insistèrent sur les prophéties bibliques, et les expliquèrent au peuple
avec une droiture et une simplicité dont ils n'avaient pas encore donné
l'exemple. La destruction finale de la terre devait s'opérer par le
feu,—c'est ce qu'ils avancèrent avec une verve qui imposait partout la
conviction; mais les comètes n'étaient pas d'une nature ignée,—et
c'était là une vérité que tous les hommes possédaient maintenant, et qui
les délivrait, jusqu'à un certain point, de l'appréhension de la grande
catastrophe prédite. Il est à remarquer que les préjugés populaires et
les vulgaires erreurs relatives aux pestes et aux guerres,—erreurs qui
reprenaient leur empire à chaque nouvelle comète,—furent cette fois
choses inconnues. Comme par un soudain effort convulsif, la raison avait
d'un seul coup culbuté la superstition de son trône. La plus faible
intelligence avait puisé de l'énergie dans l'excès de l'intérêt actuel.
»Quels désastres d'une moindre gravité pouvaient résulter du contact,
ce fut là le sujet d'une laborieuse discussion. Les savants parlaient de
légères perturbations géologiques, d'altérations probables dans les
climats et conséquemment dans la végétation, de la possibilité
d'influences magnétiques et électriques. Beaucoup d'entre eux
soutenaient qu'aucun effet visible ou sensible ne se
produirait,—d'aucune façon. Pendant que ces discussions allaient leur
train, l'objet lui-même s'avançait progressivement, élargissant
visiblement son diamètre et augmentant son éclat. À son approche,
l'Humanité pâlit. Toutes les opérations humaines furent suspendues.
»Il y eut une phase remarquable dans le cours du sentiment général; ce
fut quand la comète eut enfin atteint une grosseur qui surpassait celle
d'aucune apparition dont on eût gardé le souvenir. Le monde alors, privé
de cette espérance traînante, que les astronomes pouvaient se tromper,
sentit toute la certitude du malheur. La terreur avait perdu son
caractère chimérique. Les cœurs des plus braves parmi notre race
battaient violemment dans les poitrines. Peu de jours suffirent
toutefois pour fondre ces premières épreuves dans des sensations plus
intolérables encore. Nous ne pouvions désormais appliquer au météore
étranger aucunes notions _ordinaires_. Ses attributs _historiques_
avaient disparu. Il nous oppressait par la terrible _nouveauté_ de
l'émotion. Nous le voyions, non pas comme un phénomène astronomique dans
les cieux, mais comme un cauchemar sur nos cœurs et une ombre sur nos
cerveaux. Il avait pris, avec une inconcevable rapidité, l'aspect d'un
gigantesque manteau de flamme claire, toujours étendu à tous les
horizons.
»Encore un jour,—et les hommes respirèrent avec une plus grande
liberté. Il était évident que nous étions déjà sous l'influence de la
comète; et nous vivions cependant. Nous jouissions même d'une élasticité
de membres et d'une vivacité d'esprit insolites. L'excessive ténuité de
l'objet de notre terreur était apparente; car tous les corps célestes se
laissaient voir distinctement à travers. En même temps, notre végétation
était sensiblement altérée, et cette circonstance prédite augmenta notre
foi dans la prévoyance des sages. Un luxe extraordinaire de feuillage,
entièrement inconnu jusqu'alors, fit explosion sur tous les végétaux.
»Un jour encore se passa,—et le fléau n'était pas absolument sur nous.
Il était maintenant évident que son noyau devait nous atteindre le
premier. Une étrange altération s'était emparée de tous les hommes; et
la première sensation de _douleur_ fut le terrible signal de la
lamentation et de l'horreur générales. Cette première sensation de
douleur consistait dans une constriction rigoureuse de la poitrine et
des poumons et dans une insupportable sécheresse de la peau. Il était
impossible de nier que notre atmosphère ne fût radicalement affectée; la
composition de cette atmosphère et les modifications auxquelles elle
pouvait être soumise furent dès lors les points de la discussion. Le
résultat de l'examen lança un frisson électrique de terreur, de la plus
intense terreur, à travers le cœur universel de l'homme.
»On savait depuis longtemps que l'air qui nous enveloppait était ainsi
composé: sur cent parties, vingt et une d'oxygène et soixante-dix-neuf
d'azote. L'oxygène, principe de la combustion et véhicule de la chaleur,
était absolument nécessaire à l'entretien de la vie animale, et
représentait l'agent le plus puissant et le plus énergique de la nature.
L'azote, au contraire, était impropre à entretenir la vie, ou combustion
animale. D'un excès anormal d'oxygène devait résulter, cela avait été
vérifié, une élévation des esprits vitaux semblable à celle que nous
avions déjà subie. C'était l'idée continuée, poussée à l'extrême; qui
avait créé la terreur. Quel devait être le résultat _d'une totale
extraction de l'azote?_ Une combustion irrésistible, dévorante,
toute-puissante, immédiate;—l'entier accomplissement, dans tous leurs
moindres et terribles détails, des flamboyantes et terrifiantes
prophéties du Saint Livre.
»Ai-je besoin de te peindre, Charmion, la frénésie alors déchaînée de
l'humanité? Cette ténuité de matière dans la comète, qui nous avait
d'abord inspiré l'espérance, faisait maintenant toute l'amertume de
notre désespoir. Dans sa nature impalpable et gazeuse, nous percevions
clairement la consommation de la Destinée. Cependant, un jour encore
s'écoula,—emportant avec lui la dernière ombre de l'Espérance. Nous
haletions dans la rapide modification de l'air. Le sang rouge bondissait
tumultueusement dans ses étroits canaux. Un furieux délire s'empara de
tous les hommes; et, les bras roidis vers les cieux menaçants, ils
tremblaient et jetaient de grands cris. Mais le noyau de l'exterminateur
était maintenant sur nous;—même ici, dans le Ciel, je n'en parle qu'en
frissonnant. Je serai brève,—brève comme la catastrophe. Pendant un
moment, ce fut seulement une lumière étrange, lugubre, qui visitait et
pénétrait toutes choses. Puis,—prosternons-nous, Charmion, devant
l'excessive majesté du Dieu grand!—puis ce fut un son, éclatant,
pénétrant, comme si c'était LUI qui l'eût crié par sa bouche; et toute
la masse d'éther environnante, au sein de laquelle nous vivions, éclata
d'un seul coup en une espèce de flamme intense, dont la merveilleuse
clarté et la chaleur dévorante n'ont pas de nom, même parmi les Anges
dans le haut Ciel de la science pure. Ainsi finirent toutes choses.»


OMBRE
En vérité, quoique je marche à travers de la vallée de l'_Ombre..._
_Psaumesde DAVID (XXIII)

Vous qui me lisez, vous êtes encore parmi les vivants; mais moi qui
écris, je serai depuis longtemps parti pour la région des ombres. Car,
en vérité, d'étranges choses arriveront, bien des choses secrètes seront
révélées, et bien des siècles passeront avant que ces notes soient vues
par les hommes. Et quand ils les auront vues, les uns ne croiront pas,
les autres douteront, et bien peu d'entre eux trouveront matière à
méditation dans les caractères que je grave sur ces tablettes avec un
stylus de fer.
L'année avait été une année de terreur, pleine de sentiments plus
intenses que la terreur, pour lesquels il n'y a pas de nom sur la terre.
Car beaucoup de prodiges et de signes avaient eu lieu, et de tous côtés,
sur la terre et sur la mer, les ailes noires de la Peste s'étaient
largement déployées. Ceux-là néanmoins qui étaient savants dans les
étoiles n'ignoraient pas que les cieux avaient un aspect de malheur; et
pour moi, entre autres, le Grec Oinos, il était évident que nous
touchions au retour de cette sept cent quatre-vingt-quatorzième année,
où, à l'entrée du Bélier, la planète Jupiter fait sa conjonction avec le
rouge anneau du terrible Saturne. L'esprit particulier des cieux, si je
ne me trompe grandement, manifestait sa puissance non-seulement sur le
globe physique de la terre, mais aussi sur les âmes, les pensées et les
méditations de l'humanité.
Une nuit, nous étions sept, au fond d'un noble palais, dans une sombre
cité appelée Ptolémaïs, assis autour de quelques flacons d'un vin
pourpre de Chios. Et notre chambre n'avait pas d'autre entrée qu'une
haute porte d'airain; et la porte avait été façonnée par l'artisan
Corinnos, et elle était d'une rare main d'œuvre, et fermait en dedans.
Pareillement, de noires draperies, protégeant cette chambre
mélancolique, nous épargnaient l'aspect de la lune, des étoiles lugubres
et des rues dépeuplées;—mais le pressentiment et le souvenir du Fléau
n'avaient pas pu être exclus aussi facilement. Il y avait autour de
nous, auprès de nous, des choses dont je ne puis rendre distinctement
compte,—des choses matérielles et spirituelles,—une pesanteur dans
l'atmosphère,—une sensation d'étouffement, une angoisse,—et,
par-dessus tout, ce terrible mode de l'existence que subissent les gens
nerveux, quand les sens sont cruellement vivants et éveillés, et les
facultés de l'esprit assoupies et mornes. Un poids mortel nous écrasait.
Il s'étendait sur nos membres,—sur l'ameublement de la salle,—sur les
verres dans lesquels nous buvions; et toutes choses semblaient opprimées
et prostrées dans cet accablement,—tout, excepté les flammes des sept
lampes de fer qui éclairaient notre orgie. S'allongeant en minces filets
de lumière, elles restaient toutes ainsi, et brûlaient pâles et
immobiles; et, dans la table ronde d'ébène autour de laquelle nous
étions assis, et que leur éclat transformait en miroir, chacun des
convives contemplait la pâleur de sa propre figure et l'éclair inquiet
des yeux mornes de ses camarades. Cependant, nous poussions nos rires,
et nous étions gais à notre façon,—une façon hystérique; et nous
chantions les chansons d'Anacréon,—qui ne sont que folie; et nous
buvions largement,—quoique la pourpre du vin nous rappelât la pourpre
du sang. Car il y avait dans la chambre un huitième personnage,—le
jeune Zoïlus. Mort, étendu tout de son long et enseveli, il était le
génie et le démon de la scène. Hélas! il n'avait point sa part de notre
divertissement, sauf que sa figure, convulsée par le mal, et ses yeux,
dans lesquels la Mort n'avait éteint qu'à moitié le feu de la peste,
semblaient prendre à notre joie autant d'intérêt que les morts sont
capables d'en prendre à la joie de ceux qui doivent mourir. Mais, bien
que moi, Oinos, je sentisse les yeux du défunt fixés sur moi, cependant
je m'efforçais de ne pas comprendre l'amertume de leur expression, et,
regardant opiniâtrement dans les profondeurs du miroir d'ébène, je
chantais d'une voix haute et sonore les chansons du poëte de Téos. Mais
graduellement mon chant cessa, et les échos, roulant au loin parmi les
noires draperies de la chambre, devinrent faibles, indistincts, et
s'évanouirent. Et voilà que du fond de ces draperies noires où allait
mourir le bruit de la chanson s'éleva une ombre, sombre, indéfinie,—une
ombre semblable à celle que la lune, quand elle est basse dans le ciel,
peut dessiner d'après le corps d'un homme; mais ce n'était l'ombre ni
d'un homme, ni d'un Dieu, ni d'aucun être connu. Et frissonnant un
instant parmi les draperies, elle resta enfin, visible et droite, sur la
surface de la porte d'airain. Mais l'ombre était vague, sans forme,
indéfinie; ce n'était l'ombre ni d'un homme, ni d'un Dieu,—ni d'un Dieu
de Grèce, mi d'un Dieu de Chaldée, ni d'aucun Dieu égyptien. Et l'ombre
reposait sur la grande porte de bronze et sous la corniche cintrée, et
elle ne bougeait pas, et elle ne prononçait pas une parole, mais elle se
fixait de plus en plus, et elle resta immobile. Et la porte sur laquelle
l'ombre reposait était, si je m'en souviens bien, tout contre les pieds
du jeune Zoïlus enseveli. Mais nous, les sept compagnons, ayant vu
l'ombre, comme elle sortait des draperies, nous n'osions pas la
contempler fixement; mais nous baissions les yeux, et nous regardions
toujours dans les profondeurs du miroir d'ébène. Et, à la longue, moi,
Oinos, je me hasardai à prononcer quelques mots à voix basse, et je
demandai à l'ombre sa demeure et son nom. Et l'ombre répondit:
—Je suis OMBRE, et ma demeure est à côté des Catacombes de Ptolémaïs,
et tout près de ces sombres plaines infernales qui enserrent l'impur
canal de Charon!
Et alors, tous les sept, nous nous dressâmes d'horreur sur nos sièges,
et nous nous tenions tremblants, frissonnants, effarés; car le timbre de
la voix de l'ombre n'était pas le timbre d'un seul individu, mais d'une
multitude d'êtres; et cette voix, variant ses inflexions de syllabe en
syllabe, tombait confusément dans nos oreilles en imitant les accents
connus et familiers de mille et mille amis disparus!


SILENCE
La crête des montagnes sommeille; la vallée, le rocher et la caverne
sont muets.
ALCMAN.

Écoute-moi,—dit le Démon, en plaçant sa main sur ma tête.—La contrée
dont je parle est une contrée lugubre en Libye, sur les bords de la
rivière Zaïre. Et là, il n'y a ni repos ni silence.
Les eaux de la rivière sont d'une couleur safranée et malsaine; et elles
ne coulent pas vers la mer, mais palpitent éternellement, sous l'œil
rouge du soleil, avec un mouvement tumultueux et convulsif. De chaque
côté de cette rivière au lit vaseux s'étend, à une distance de plusieurs
milles, un pâle désert de gigantesques nénuphars. Ils soupirent l'un
vers l'autre dans cette solitude, et tendent vers le ciel leurs longs
cous de spectres, et hochent de côté et d'autre leurs têtes
sempiternelles. Et il sort d'eux un murmure confus qui ressemble à celui
d'un torrent souterrain. Et ils soupirent l'un vers l'autre.
Mais il y a une frontière à leur empire, et cette frontière est une
haute forêt, sombre, horrible. Là, comme les vagues autour des Hébrides,
les petits arbres sont dans une perpétuelle agitation. Et cependant il
n'y a pas de vent dans le ciel. Et les vastes arbres primitifs vacillent
éternellement de côté et d'autre avec un fracas puissant. Et de leurs
hauts sommets filtre, goutte à goutte, une éternelle rosée. Et à leurs
pieds d'étranges fleurs vénéneuses se tordent dans un sommeil agité. Et
sur leurs têtes, avec un frou-frou retentissant, les nuages gris se
précipitent, toujours vers l'ouest, jusqu'à ce qu'ils roulent en
cataracte derrière la muraille enflammée de l'horizon. Cependant il n'y
a pas de vent dans le ciel. Et sur les bords de la rivière Zaïre, il n'y
a ni calme ni silence.
C'était la nuit, et la pluie tombait; et quand elle tombait, c'était de
la pluie, mais quand elle était tombée, c'était du sang. Et je me tenais
dans le marécage parmi les grands nénuphars, et la pluie tombait sur ma
tête,—et les nénuphars soupiraient l'un vers l'autre dans la solennité
de leur désolation.
Et tout d'un coup, la lune se leva à travers la trame légère du
brouillard funèbre, et elle était d'une couleur cramoisie. Et mes yeux
tombèrent sur un énorme rocher grisâtre qui se dressait au bord de la
rivière, et qu'éclairait la lueur de la lune. Et le rocher était
grisâtre, sinistre et très-haut,—et le rocher était grisâtre. Sur son
front de pierre étaient gravés des caractères; et je m'avançai à travers
le marécage de nénuphars, jusqu'à ce que je fusse tout près du rivage,
afin de lire les caractères gravés dans la pierre. Mais je ne pus pas
les déchiffrer. Et j'allais retourner vers le marécage, quand la lune
brilla d'un rouge plus vif; et je me retournai et je regardai de nouveau
vers le rocher et les caractères;—et ces caractères étaient:
DÉSOLATION.
Et je regardai en haut, et sur le faîte du rocher se tenait un homme; et
je me cachai parmi les nénuphars afin d'épier les actions de l'homme. Et
l'homme était d'une forme grande et majestueuse, et, des épaules
jusqu'aux pieds, enveloppé dans la toge de l'ancienne Rome. Et le
contour de sa personne était indistinct,—mais ses traits étaient les
traits d'une divinité; car, malgré le manteau de la nuit, et du
brouillard, et de la lune, et de la rosée, rayonnaient les traits de sa
face. Et son front était haut et pensif, et son œil était effaré par le
souci; et dans les sillons de sa joue je lus les légendes du chagrin, de
la fatigue, du dégoût de l'humanité, et une grande aspiration vers la
solitude.
Et l'homme s'assit sur le rocher, et appuya sa tête sur sa main, et
promena son regard sur la désolation. Il regarda les arbrisseaux
toujours inquiets et les grands arbres primitifs; il regarda, plus haut,
le ciel plein de frôlements, et la lune cramoisie. Et j'étais blotti à
l'abri des nénuphars, et j'observais les actions de l'homme. Et l'homme
tremblait dans la solitude;—cependant, la nuit avançait, et il restait
assis sur le rocher.
Et l'homme détourna son regard du ciel, et le dirigea sur la lugubre
rivière Zaïre, et sur les eaux jaunes et lugubres, et sur les pâles
légions de nénuphars. Et l'homme écoutait les soupirs des nénuphars et
le murmure qui sortait d'eux. Et j'étais blotti dans ma cachette, et
j'épiais les actions de l'homme. Et l'homme tremblait dans la
solitude;—cependant, la nuit avançait, et il restait assis sur le
rocher.
Alors je m'enfonçai dans les profondeurs lointaines du marécage, et je
marchai sur la forêt pliante de nénuphars, et j'appelai les hippopotames
qui habitaient les profondeurs du marécage. Et les hippopotames
entendirent mon appel et vinrent avec les béhémoths jusqu'au pied du
rocher, et rugirent hautement et effroyablement sous la lune. J'étais
toujours blotti dans ma cachette, et je surveillais les actions de
l'homme. Et l'homme tremblait dans la solitude.—cependant, la nuit
avançait, et il restait assis sur le rocher.
Alors je maudis les éléments de la malédiction du tumulte; et une
effrayante tempête s'amassa dans le ciel, où naguère il n'y avait pas un
souffle. Et le ciel devint livide de la violence de la tempête,—et la
pluie battait la tête de l'homme,—et les flots de la rivière
débordaient,—et la rivière torturée jaillissait en écume,—et les
nénuphars criaient dans leurs lits, et la forêt s'émiettait au vent,—et
le tonnerre roulait,—et l'éclair tombait,—et le roc vacillait sur ses
fondements. Et j'étais toujours blotti dans ma cachette pour épier les
actions de l'homme. Et l'homme tremblait dans la solitude;—cependant,
la nuit avançait, et il restait assis sur le rocher.
Alors je fus irrité, et je maudis de la malédiction du _silence_ la
rivière et les nénuphars, et le vent, et la forêt, et le ciel, et le
tonnerre, et les soupirs des nénuphars. Et ils furent frappés de la
malédiction, et ils devinrent muets. Et la lune cessa de faire
péniblement sa route dans le ciel,—et le tonnerre expira,—et l'éclair
ne jaillit plus,—et les nuages pendirent immobiles,—et les eaux
redescendirent dans leur fit et y restèrent,—et les arbres cessèrent de
se balancer,—les nénuphars ne soupirèrent plus,—et il ne s'éleva plus
de leur foule le moindre murmure, ni l'ombre d'un son dans tout le vaste
désert sans limites. Et je regardai les caractères du rocher et ils
étaient changés;—et maintenant ils formaient le mot: SILENCE.
Et mes yeux tombèrent sur la figure de l'homme, et sa figure était pâle
de terreur. Et précipitamment il leva sa tête de sa main, il se dressa
sur le rocher, et tendit l'oreille. Mais il n'y avait pas de voix dans
tout le vaste désert sans limites, et les caractères gravés sur le
rocher étaient: SILENCE. Et l'homme frissonna, et il fit volte-face, et
il s'enfuit loin, loin, précipitamment, si bien que je ne le vis pas.
—Or, il y a de biens beaux contes dans les livres des Mages,—dans les
mélancoliques livres des Mages, qui sont reliés en fer. Il y a là,
dis-je, de splendides histoires du Ciel, et de la Terre, et de la
puissante Mer,—et des Génies qui ont régné sur la mer, sur la terre et
sur le ciel sublime. Il y avait aussi beaucoup de science dans les
paroles qui ont été dites par les Sybilles; et de saintes, saintes
choses ont été entendues jadis par les sombres feuilles qui tremblaient
autour de Dodone;—mais comme il est vrai qu'Allah est vivant, je tiens
cette fable que m'a contée le Démon, quand il s'assit à côté de moi dans
l'ombre de la tombe, pour la plus étonnante de toutes! Et quand le Démon
eut fini son histoire, il se renversa dans la profondeur de la tombe, et
se mit à rire. Et je ne pus pas rire avec le Démon, et il me maudit
parce que je ne pouvais pas rire. Et le lynx, qui demeure dans la tombe
pour l'éternité, en sortit, et il se coucha aux pieds du Démon, et il le
regarda fixement dans les yeux.


L'ÎLE DE LA FÉE
_Nullus enim locus sine genio est._
SERVIUS.

La _musique_,—dit Marmontel, dans ces _Contes Moraux_ que nos
traducteurs persistent à appeler _Moral Tales_, comme en dérision de
leur esprit,—_la musique est le seul des talents qui jouisse de
lui-même; tous les autres veulent des témoins_. Il confond ici le
plaisir d'entendre des sons agréables avec la puissance de les créer.
Pas plus qu'aucun autre _talent_, la musique n'est capable de donner une
complète jouissance, s'il n'y a pas une seconde personne pour en
apprécier l'exécution. Et cette puissance de produire des effets dont on
jouisse pleinement dans la solitude ne lui est pas particulière; elle
est commune à tous les autres talents. L'idée que le conteur n'a pas pu
concevoir clairement, ou qu'il a sacrifiée dans son expression à l'amour
national du _trait_, est sans doute l'idée très-soutenable que la
musique du style le plus élevé est la plus complètement sentie quand
nous sommes absolument seuls. La proposition, sous cette forme, sera
admise du premier coup par ceux qui aiment la lyre pour l'amour de la
lyre et pour ses avantages spirituels. Mais il est un plaisir toujours à
la portée de l'humanité déchue,—et c'est peut-être l'unique,—qui doit
même plus que la musique à la sensation accessoire de l'isolement. Je
veux parler du bonheur éprouvé dans la contemplation d'une scène de la
nature. En vérité l'homme qui veut contempler en face la gloire de Dieu
sur la terre doit contempler cette gloire dans la solitude. Pour moi du
moins, la présence, non pas de la vie humaine seulement, mais de la vie
sous toute autre forme que celle des êtres verdoyants qui croissent sur
le sol et qui sont sans voix, est un opprobre pour le paysage; elle est
en guerre avec le génie de la scène. Oui vraiment, j'aime à contempler
les sombres vallées, et les roches grisâtres, et les eaux qui sourient
silencieusement, et les forêts qui soupirent dans des sommeils anxieux,
et les orgueilleuses et vigilantes montagnes qui regardent tout d'en
haut.—J'aime à contempler ces choses pour ce qu'elles sont: les membres
gigantesques d'un vaste tout, animé et sensitif,—un tout dont la forme
(celle de la sphère) est la plus parfaite et la plus compréhensive de
toutes les formes; dont la route se fait de compagnie avec d'autres
planètes; dont la très-douce servante est la lune; dont le seigneur
médiatisé est le soleil; dont la vie est l'éternité; dont la pensée est
celle d'un Dieu; dont la jouissance est connaissance; dont les destinées
se perdent dans l'immensité; pour qui nous sommes une notion
correspondante à la notion que nous avons des animalcules qui infestent
le cerveau,—un être que nous regardons conséquemment comme inanimé et
purement matériel,—appréciation très-semblable à celle que ces
animalcules doivent faire de nous.
Nos télescopes et nos recherches mathématiques nous confirment de tout
point,—nonobstant la cafarderie de la plus ignorante prêtraille,—que
l'espace, et conséquemment le volume, est une importante considération
aux yeux du Tout-Puissant. Les cercles dans lesquels se meuvent les
étoiles sont le mieux appropriés à l'évolution, sans conflit, du plus
grand nombre de corps possible. Les formes de ces corps sont exactement
choisies pour contenir sous une surface donnée la plus grande quantité
possible de matière;—et les surfaces elles-mêmes sont disposées de
façon à recevoir une population plus nombreuse que ne l'auraient pu les
mêmes surfaces disposées autrement. Et, de ce que l'espace est infini,
on ne peut tirer aucun argument contre cette idée: que le volume a une
valeur aux yeux de Dieu; car, pour remplir cet espace, il peut y avoir
un infini de matière. Et puisque nous voyons clairement que douer la
matière de vitalité est un principe,—et même, autant que nous en
pouvons juger, le principe capital dans les opérations de la
Divinité,—est-il logique de le supposer confiné dans l'ordre de la
petitesse, où il se révèle journellement à nous, et de l'exclure des
régions du grandiose? Comme nous découvrons des cercles dans des cercles
et toujours sans fin,—évoluant tous cependant autour d'un centre unique
infiniment distant, qui est la Divinité,—ne pouvons-nous pas supposer,
analogiquement et de la même manière, la vie dans la vie, la moindre
dans la plus grande, et toutes dans l'Esprit divin? Bref, nous errons