Le Côté de Guermantes - Deuxième partie - 02

Mme de Villeparisis. Mais ces conversations, peut-être ridicules dans le
monde, ont fourni aux «Souvenirs» de Mme de Villeparisis de ces morceaux
excellents, de ces dissertations politiques qui font bien dans des
Mémoires comme dans les tragédies à la Corneille. D'ailleurs les salons
des Mme de Villeparisis peuvent seuls passer à la postérité parce que
les Mme Leroi ne savent pas écrire, et le sauraient-elles, n'en auraient
pas le temps. Et si les dispositions littéraires des Mme de Villeparisis
sont la cause du dédain des Mme Leroi, à son tour le dédain des Mme
Leroi sert singulièrement les dispositions littéraires des Mme de
Villeparisis en faisant aux dames bas bleus le loisir que réclame la
carrière des lettres. Dieu qui veut qu'il y ait quelques livres bien
écrits souffle pour cela ces dédains dans le coeur des Mme Leroi, car il
sait que si elles invitaient à dîner les Mme de Villeparisis, celles-ci
laisseraient immédiatement leur écritoire et feraient atteler pour huit
heures.
Au bout d'un instant entra d'un pas lent et solennel une vieille dame
d'une haute taille et qui, sous son chapeau de paille relevé, laissait
voir une monumentale coiffure blanche à la Marie-Antoinette. Je ne
savais pas alors qu'elle était une des trois femmes qu'on pouvait
observer encore dans la société parisienne et qui, comme Mme de
Villeparisis, tout en étant d'une grande naissance, avaient été
réduites, pour des raisons qui se perdaient dans la nuit des temps et
qu'aurait pu nous dire seul quelque vieux beau de cette époque, à ne
recevoir qu'une lie de gens dont on ne voulait pas ailleurs. Chacune de
ces dames avait sa «duchesse de Guermantes», sa nièce brillante qui
venait lui rendre des devoirs, mais ne serait pas parvenue à attirer
chez elle la «duchesse de Guermantes» d'une des deux autres. Mme de
Villeparisis était fort liée avec ces trois dames, mais elle ne les
aimait pas. Peut-être leur situation assez analogue à la sienne lui en
présentait-elle une image qui ne lui était pas agréable. Puis aigries,
bas bleus, cherchant, par le nombre des saynètes qu'elles faisaient
jouer, à se donner l'illusion d'un salon, elles avaient entre elles des
rivalités qu'une fortune assez délabrée au cours d'une existence peu
tranquille forçait à compter, à profiter du concours gracieux d'un
artiste, en une sorte de lutte pour la vie. De plus la dame à la
coiffure de Marie-Antoinette, chaque fois qu'elle voyait Mme de
Villeparisis, ne pouvait s'empêcher de penser que la duchesse de
Guermantes n'allait pas à ses vendredis. Sa consolation était qu'à ces
mêmes vendredis ne manquait jamais, en bonne parente, la princesse de
Poix, laquelle était sa Guermantes à elle et qui n'allait jamais chez
Mme de Villeparisis quoique Mme de Poix fût amie intime de la duchesse.
Néanmoins de l'hôtel du quai Malaquais aux salons de la rue de Tournon,
de la rue de la Chaise et du faubourg Saint-Honoré, un lien aussi fort
que détesté unissait les trois divinités déchues, desquelles j'aurais
bien voulu apprendre, en feuilletant quelque dictionnaire mythologique
de la société, quelle aventure galante, quelle outrecuidance sacrilège,
avaient amené la punition. La même origine brillante, la même déchéance
actuelle entraient peut-être pour beaucoup dans telle nécessité qui les
poussait, en même temps qu'à se haïr, à se fréquenter. Puis chacune
d'elles trouvait dans les autres un moyen commode de faire des
politesses à leurs visiteurs. Comment ceux-ci n'eussent-ils pas cru
pénétrer dans le faubourg le plus fermé, quand on les présentait à une
dame fort titrée dont la soeur avait épousé un duc de Sagan ou un prince
de Ligne? D'autant plus qu'on parlait infiniment plus dans les journaux
de ces prétendus salons que des vrais. Même les neveux «gratins» à qui
un camarade demandait de les mener dans le monde (Saint-Loup tout le
premier) disaient: «Je vous conduirai chez ma tante Villeparisis, ou
chez ma tante X..., c'est un salon intéressant.» Ils savaient surtout
que cela leur donnerait moins de peine que de faire pénétrer lesdits
amis chez les nièces ou belles-soeurs élégantes de ces dames. Les hommes
très âgés, les jeunes femmes qui l'avaient appris d'eux, me dirent que
si ces vieilles dames n'étaient pas reçues, c'était à cause du
dérèglement extraordinaire de leur conduite, lequel, quand j'objectai
que ce n'est pas un empêchement à l'élégance, me fut représenté comme
ayant dépassé toutes les proportions aujourd'hui connues. L'inconduite
de ces dames solennelles qui se tenaient assises toutes droites prenait,
dans la bouche de ceux qui en parlaient, quelque chose que je ne pouvais
imaginer, proportionné à la grandeur des époques anté-historiques, à
l'âge du mammouth. Bref ces trois Parques à cheveux blancs, bleus ou
roses, avaient filé le mauvais coton d'un nombre incalculable de
messieurs. Je pensai que les hommes d'aujourd'hui exagéraient les vices
de ces temps fabuleux, comme les Grecs qui composèrent Icare, Thésée,
Hercule avec des hommes qui avaient été peu différents de ceux qui
longtemps après les divinisaient. Mais on ne fait la somme des vices
d'un être que quand il n'est plus guère en état de les exercer, et qu'à
la grandeur du châtiment social, qui commence à s'accomplir et qu'on
constate seul, on mesure, on imagine, on exagère celle du crime qui a
été commis. Dans cette galerie de figures symboliques qu'est le «monde»,
les femmes véritablement légères, les Messalines complètes, présentent
toujours l'aspect solennel d'une dame d'au moins soixante-dix ans,
hautaine, qui reçoit tant qu'elle peut, mais non qui elle veut, chez qui
ne consentent pas à aller les femmes dont la conduite prête un peu à
redire, à laquelle le pape donne toujours sa «rose d'or», et qui
quelquefois a écrit sur la jeunesse de Lamartine un ouvrage couronné par
l'Académie française. «Bonjour Alix», dit Mme de Villeparisis à la dame
à coiffure blanche de Marie-Antoinette, laquelle dame jetait un regard
perçant sur l'assemblée afin de dénicher s'il n'y avait pas dans ce
salon quelque morceau qui pût être utile pour le sien et que, dans ce
cas, elle devrait découvrir elle-même, car Mme de Villeparisis, elle
n'en doutait pas, serait assez maligne pour essayer de le lui cacher.
C'est ainsi que Mme de Villeparisis eut grand soin de ne pas présenter
Bloch à la vieille dame de peur qu'il ne fît jouer la même saynète que
chez elle dans l'hôtel du quai Malaquais. Ce n'était d'ailleurs qu'un
rendu. Car la vieille dame avait eu la veille Mme Ristori qui avait dit
des vers, et avait eu soin que Mme de Villeparisis à qui elle avait
chipé l'artiste italienne ignorât l'événement avant qu'il fût accompli.
Pour que celle-ci ne l'apprît pas par les journaux et ne s'en trouvât
pas froissée, elle venait le lui raconter, comme ne se sentant pas
coupable. Mme de Villeparisis, jugeant que ma présentation n'avait pas
les mêmes inconvénients que celle de Bloch, me nomma à la
Marie-Antoinette du quai. Celle-ci cherchant, en faisant le moins de
mouvements possible, à garder dans sa vieillesse cette ligne de déesse
de Coysevox qui avait, il y a bien des années, charmé la jeunesse
élégante, et que de faux hommes de lettres célébraient maintenant dans
des bouts rimés--ayant pris d'ailleurs l'habitude de la raideur hautaine
et compensatrice, commune à toutes les personnes qu'une disgrâce
particulière oblige à faire perpétuellement des avances--abaissa
légèrement la tête avec une majesté glaciale et la tournant d'un autre
côté ne s'occupa pas plus de moi que si je n'eusse pas existé. Son
attitude à double fin semblait dire à Mme de Villeparisis: «Vous voyez
que je n'en suis pas à une relation près et que les petits jeunes--à
aucun point de vue, mauvaise langue,--ne m'intéressent pas.» Mais quand,
un quart d'heure après, elle se retira, profitant du tohu-bohu elle me
glissa à l'oreille de venir le vendredi suivant dans sa loge, avec une
des trois dont le nom éclatant--elle était d'ailleurs née Choiseul--me
fit un prodigieux effet.
--Monsieur, j'crois que vous voulez écrire quelque chose sur Mme la
duchesse de Montmorency, dit Mme de Villeparisis à l'historien de la
Fronde, avec cet air bougon dont, à son insu, sa grande amabilité était
froncée par le recroquevillement boudeur, le dépit physiologique de la
vieillesse, ainsi que par l'affectation d'imiter le ton presque paysan
de l'ancienne aristocratie. J'vais vous montrer son portrait, l'original
de la copie qui est au Louvre.
Elle se leva en posant ses pinceaux près de ses fleurs, et le petit
tablier qui apparut alors à sa taille et qu'elle portait pour ne pas se
salir avec ses couleurs, ajoutait encore à l'impression presque d'une
campagnarde que donnaient son bonnet et ses grosses lunettes et
contrastait avec le luxe de sa domesticité, du maître d'hôtel qui avait
apporté le thé et les gâteaux, du valet de pied en livrée qu'elle sonna
pour éclairer le portrait de la duchesse de Montmorency, abbesse dans un
des plus célèbres chapitres de l'Est. Tout le monde s'était levé. «Ce
qui est assez amusant, dit-elle, c'est que dans ces chapitres où nos
grand'tantes étaient souvent abbesses, les filles du roi de France
n'eussent pas été admises. C'étaient des chapitres très fermés.--Pas
admises les filles du Roi, pourquoi cela? demanda Bloch stupéfait.--Mais
parce que la Maison de France n'avait plus assez de quartiers depuis
qu'elle s'était mésalliée.» L'étonnement de Bloch allait grandissant.
«Mésalliée, la Maison de France? Comment ça?--Mais en s'alliant aux
Médicis, répondit Mme de Villeparisis du ton le plus naturel. Le
portrait est beau, n'est-ce pas? et dans un état de conservation
parfaite», ajouta-t-elle.
--Ma chère amie, dit la dame coiffée à la Marie-Antoinette, vous vous
rappelez que quand je vous ai amené Liszt il vous a dit que c'était
celui-là qui était la copie.
--Je m'inclinerai devant une opinion de Liszt en musique, mais pas en
peinture! D'ailleurs, il était déjà gâteux et je ne me rappelle pas
qu'il ait jamais dit cela. Mais ce n'est pas vous qui me l'avez amené.
J'avais dîné vingt fois avec lui chez la princesse de Sayn-Wittgenstein.
Le coup d'Alix avait raté, elle se tut, resta debout et immobile. Des
couches de poudre plâtrant son visage, celui-ci avait l'air d'un visage
de pierre. Et comme le profil était noble, elle semblait, sur un socle
triangulaire et moussu caché par le mantelet, la déesse effritée d'un
parc.
--Ah! voilà encore un autre beau portrait, dit l'historien.
La porte s'ouvrit et la duchesse de Guermantes entra.
--Tiens, bonjour, lui dit sans un signe de tête Mme de Villeparisis en
tirant d'une poche de son tablier une main qu'elle tendit à la nouvelle
arrivante; et cessant aussitôt de s'occuper d'elle pour se retourner
vers l'historien: C'est le portrait de la duchesse de La
Rochefoucauld....
Un jeune domestique, à l'air hardi et à la figure charmante (mais rognée
si juste pour rester aussi parfaite que le nez un peu rouge et la peau
légèrement enflammée semblaient garder quelque trace de la récente et
sculpturale incision) entra portant une carte sur un plateau.
--C'est ce monsieur qui est déjà venu plusieurs fois pour voir Madame la
Marquise.
--Est-ce que vous lui avez dit que je recevais?
--Il a entendu causer.
--Eh bien! soit, faites-le entrer. C'est un monsieur qu'on m'a présenté,
dit Mme de Villeparisis. Il m'a dit qu'il désirait beaucoup être reçu
ici. Jamais je ne l'ai autorisé à venir. Mais enfin voilà cinq fois
qu'il se dérange, il ne faut pas froisser les gens. Monsieur, me
dit-elle, et vous, monsieur, ajouta-t-elle en désignant l'historien de
la Fronde, je vous présente ma nièce, la duchesse de Guermantes.
L'historien s'inclina profondément ainsi que moi et, semblant supposer
que quelque réflexion cordiale devait suivre ce salut, ses yeux
s'animèrent et il s'apprêtait à ouvrir la bouche quand il fut refroidi
par l'aspect de Mme de Guermantes qui avait profité de l'indépendance de
son torse pour le jeter en avant avec une politesse exagérée et le
ramener avec justesse sans que son visage et son regard eussent paru
avoir remarqué qu'il y avait quelqu'un devant eux; après avoir poussé un
léger soupir, elle se contenta de manifester de la nullité de
l'impression que lui produisaient la vue de l'historien et la mienne en
exécutant certains mouvements des ailes du nez avec une précision qui
attestait l'inertie absolue de son attention désoeuvrée.
Le visiteur importun entra, marchant droit vers Mme de Villeparisis,
d'un air ingénu et fervent, c'était Legrandin.
--Je vous remercie beaucoup de me recevoir, madame, dit-il en insistant
sur le mot «beaucoup»: c'est un plaisir d'une qualité tout à fait rare
et subtile que vous faites à un vieux solitaire, je vous assure que sa
répercussion....
Il s'arrêta net en m'apercevant.
--Je montrais à monsieur le beau portrait de la duchesse de La
Rochefoucauld, femme de l'auteur des _Maximes_, il me vient de famille.
Mme de Guermantes, elle, salua Alix, en s'excusant de n'avoir pu, cette
année comme les autres, aller la voir. «J'ai eu de vos nouvelles par
Madeleine», ajouta-t-elle.
--Elle a déjeuné chez moi ce matin, dit la marquise du quai Malaquais
avec la satisfaction de penser que Mme de Villeparisis n'en pourrait
jamais dire autant.
Cependant je causais avec Bloch, et craignant, d'après ce qu'on m'avait
dit du changement à son égard de son père, qu'il n'enviât ma vie, je lui
dis que la sienne devait être plus heureuse. Ces paroles étaient de ma
part un simple effet de l'amabilité. Mais elle persuade aisément de leur
bonne chance ceux qui ont beaucoup d'amour-propre, ou leur donne le
désir de persuader les autres. «Oui, j'ai en effet une vie délicieuse,
me dit Bloch d'un air de béatitude. J'ai trois grands amis, je n'en
voudrais pas un de plus, une maîtresse adorable, je suis infiniment
heureux. Rare est le mortel à qui le Père Zeus accorde tant de
félicités.» Je crois qu'il cherchait surtout à se louer et à me faire
envie. Peut-être aussi y avait-il quelque désir d'originalité dans son
optimisme. Il fut visible qu'il ne voulait pas répondre les mêmes
banalités que tout le monde: «Oh! ce n'était rien, etc.» quand, à ma
question: «Était-ce joli?» posée à propos d'une matinée dansante donnée
chez lui et à laquelle je n'avais pu aller, il me répondit d'un air uni,
indifférent comme s'il s'était agi d'un autre: «Mais oui, c'était très
joli, on ne peut plus réussi. C'était vraiment ravissant.»
--Ce que vous nous apprenez là m'intéresse infiniment, dit Legrandin à
Mme de Villeparisis, car je me disais justement l'autre jour que vous
teniez beaucoup de lui par la netteté alerte du tour, par quelque chose
que j'appellerai de deux termes contradictoires, la rapidité lapidaire
et l'instantané immortel. J'aurais voulu ce soir prendre en note toutes
les choses que vous dites; mais je les retiendrai. Elles sont, d'un mot
qui est, je crois, de Joubert, amies de la mémoire. Vous n'avez jamais
lu Joubert? Oh! vous lui auriez tellement plu! Je me permettrai dès ce
soir de vous envoyer ses oeuvres, très fier de vous présenter son
esprit. Il n'avait pas votre force. Mais il avait aussi bien de la
grâce.
J'avais voulu tout de suite aller dire bonjour à Legrandin, mais il se
tenait constamment le plus éloigné de moi qu'il pouvait, sans doute dans
l'espoir que je n'entendisse pas les flatteries qu'avec un grand
raffinement d'expression, il ne cessait à tout propos de prodiguer à Mme
de Villeparisis.
Elle haussa les épaules en souriant comme s'il avait voulu se moquer et
se tourna vers l'historien.
--Et celle-ci, c'est la fameuse Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse,
qui avait épousé en premières noces M. de Luynes.
--Ma chère, Mme de Luynes me fait penser à Yolande; elle est venue hier
chez moi; si j'avais su que vous n'aviez votre soirée prise par
personne, je vous aurais envoyé chercher; Mme Ristori, qui est venue à
l'improviste, a dit devant l'auteur des vers de la reine Carmen Sylva,
c'était d'une beauté!
«Quelle perfidie! pensa Mme de Villeparisis. C'est sûrement de cela
qu'elle parlait tout bas, l'autre jour, à Mme de Beaulaincourt et à Mme
de Chaponay.»--J'étais libre, mais je ne serais pas venue,
répondit-elle. J'ai entendu Mme Ristori dans son beau temps, ce n'est
plus qu'une ruine. Et puis je déteste les vers de Carmen Sylva. La
Ristori est venue ici une fois, amenée par la duchesse d'Aoste, dire un
chant de _l'Enfer,_ de Dante. Voilà où elle est incomparable.
Alix supporta le coup sans faiblir. Elle restait de marbre. Son regard
était perçant et vide, son nez noblement arqué. Mais une joue
s'écaillait. Des végétations légères, étranges, vertes et roses,
envahissaient le menton. Peut-être un hiver de plus la jetterait bas.
--Tenez, monsieur, si vous aimez la peinture, regardez le portrait de
Mme de Montmorency, dit Mme de Villeparisis à Legrandin pour interrompre
les compliments qui recommençaient.
Profitant de ce qu'il s'était éloigné, Mme de Guermantes le désigna à sa
tante d'un regard ironique et interrogateur.
--C'est M. Legrandin, dit à mi-voix Mme de Villeparisis; il a une soeur
qui s'appelle Mme de Cambremer, ce qui ne doit pas, du reste, te dire
plus qu'à moi.
--Comment, mais je la connais parfaitement, s'écria en mettant sa main
devant sa bouche Mme de Guermantes. Ou plutôt je ne la connais pas, mais
je ne sais pas ce qui a pris à Basin, qui rencontre Dieu sait où le
mari, de dire à cette grosse femme de venir me voir. Je ne peux pas vous
dire ce que ç'a été que sa visite. Elle m'a raconté qu'elle était allée
à Londres, elle m'a énuméré tous les tableaux du British. Telle que vous
me voyez, en sortant de chez vous je vais fourrer un carton chez ce
monstre. Et ne croyez pas que ce soit des plus faciles, car sous
prétexte qu'elle est mourante elle est toujours chez elle et, qu'on y
aille à sept heures du soir ou à neuf heures du matin, elle est prête à
vous offrir des tartes aux fraises.
--Mais bien entendu, voyons, c'est un monstre, dit Mme de Guermantes à
un regard interrogatif de sa tante. C'est une personne impossible: elle
dit «plumitif», enfin des choses comme ça.--Qu'est-ce que ça veut dire
«plumitif»? demanda Mme de Villeparisis à sa nièce?--Mais je n'en sais
rien! s'écria la duchesse avec une indignation feinte. Je ne veux pas le
savoir. Je ne parle pas ce français-là. Et voyant que sa tante ne savait
vraiment pas ce que voulait dire plumitif, pour avoir la satisfaction de
montrer qu'elle était savante autant que puriste et pour se moquer de sa
tante après s'être moquée de Mme de Cambremer:--Mais si, dit-elle avec
un demi-rire, que les restes de la mauvaise humeur jouée réprimaient,
tout le monde sait ça, un plumitif c'est un écrivain, c'est quelqu'un
qui tient une plume. Mais c'est une horreur de mot. C'est à vous faire
tomber vos dents de sagesse. Jamais on ne me ferait dire ça.
--Comment, c'est le frère! je n'ai pas encore réalisé. Mais au fond ce
n'est pas incompréhensible. Elle a la même humilité de descente de lit
et les mêmes ressources de bibliothèque tournante. Elle est aussi
flagorneuse que lui et aussi embêtante. Je commence à me faire assez
bien à l'idée de cette parenté.
--Assieds-toi, on va prendre un peu de thé, dit Mme de Villeparisis à
Mme de Guermantes, sers-toi toi-même, toi tu n'as pas besoin de voir les
portraits de tes arrière-grand'mères, tu les connais aussi bien que moi.
Mme de Villeparisis revint bientôt s'asseoir et se mit à peindre. Tout
le monde se rapprocha, j'en profitai pour aller vers Legrandin et, ne
trouvant rien de coupable à sa présence chez Mme de Villeparisis, je lui
dis sans songer combien j'allais à la fois le blesser et lui faire
croire à l'intention de le blesser: «Eh bien, monsieur, je suis presque
excusé d'être dans un salon puisque je vous y trouve.» M. Legrandin
conclut de ces paroles (ce fut du moins le jugement qu'il porta sur moi
quelques jours plus tard) que j'étais un petit être foncièrement méchant
qui ne se plaisait qu'au mal.
«Vous pourriez avoir la politesse de commencer par me dire bonjour», me
répondit-il, sans me donner la main et d'une voix rageuse et vulgaire
que je ne lui soupçonnais pas et qui, nullement en rapport rationnel
avec ce qu'il disait d'habitude, en avait un autre plus immédiat et plus
saisissant avec quelque chose qu'il éprouvait. C'est que, ce que nous
éprouvons, comme nous sommes décidés à toujours le cacher, nous n'avons
jamais pensé à la façon dont nous l'exprimerions. Et tout d'un coup,
c'est en nous une bête immonde et inconnue qui se fait entendre et dont
l'accent parfois peut aller jusqu'à faire aussi peur à qui reçoit cette
confidence involontaire, elliptique et presque irrésistible de votre
défaut ou de votre vice, que ferait l'aveu soudain indirectement et
bizarrement proféré par un criminel ne pouvant s'empêcher de confesser
un meurtre dont vous ne le saviez pas coupable. Certes je savais bien
que l'idéalisme, même subjectif, n'empêche pas de grands philosophes de
rester gourmands ou de se présenter avec ténacité à l'Académie. Mais
vraiment Legrandin n'avait pas besoin de rappeler si souvent qu'il
appartenait à une autre planète quand tous ses mouvements convulsifs de
colère ou d'amabilité étaient gouvernés par le désir d'avoir une bonne
position dans celle-ci.
--Naturellement, quand on me persécute vingt fois de suite pour me faire
venir quelque part, continua-t-il à voix basse, quoique j'aie bien droit
à ma liberté, je ne peux pourtant pas agir comme un rustre.
Mme de Guermantes s'était assise. Son nom, comme il était accompagné de
son titre, ajoutait à sa personne physique son duché qui se projetait
autour d'elle et faisait régner la fraîcheur ombreuse et dorée des bois
des Guermantes au milieu du salon, à l'entour du pouf où elle était. Je
me sentais seulement étonné que leur ressemblance ne fût pas plus
lisible sur le visage de la duchesse, lequel n'avait rien de végétal et
où tout au plus le couperosé des joues--qui auraient dû, semblait-il,
être blasonnées par le nom de Guermantes--était l'effet, mais non
l'image, de longues chevauchées au grand air. Plus tard, quand elle me
fut devenue indifférente, je connus bien des particularités de la
duchesse, et notamment (afin de m'en tenir pour le moment à ce dont je
subissais déjà le charme alors sans savoir le distinguer) ses yeux, où
était captif comme dans un tableau le ciel bleu d'une après-midi de
France, largement découvert, baigné de lumière même quand elle ne
brillait pas; et une voix qu'on eût crue, aux premiers sons enroués,
presque canaille, où traînait, comme sur les marches de l'église de
Combray ou la pâtisserie de la place, l'or paresseux et gras d'un soleil
de province. Mais ce premier jour je ne discernais rien, mon ardente
attention volatilisait immédiatement le peu que j'eusse pu recueillir et
où j'aurais pu retrouver quelque chose du nom de Guermantes. En tout cas
je me disais que c'était bien elle que désignait pour tout le monde le
nom de duchesse de Guermantes: la vie inconcevable que ce nom
signifiait, ce corps la contenait bien; il venait de l'introduire au
milieu d'êtres différents, dans ce salon qui la circonvenait de toutes
parts et sur lequel elle exerçait une réaction si vive que je croyais
voir, là où cette vie cessait de s'étendre, une frange d'effervescence
en délimiter les frontières: dans la circonférence que découpait sur le
tapis le ballon de la jupe de pékin bleu, et, dans les prunelles claires
de la duchesse, à l'intersection des préoccupations, des souvenirs, de
la pensée incompréhensible, méprisante, amusée et curieuse qui les
remplissaient, et des images étrangères qui s'y reflétaient. Peut-être
eussé-je été un peu moins ému si je l'eusse rencontrée chez Mme de
Villeparisis à une soirée, au lieu de la voir ainsi à un des «jours» de
la marquise, à un de ces thés qui ne sont pour les femmes qu'une courte
halte au milieu de leur sortie et où, gardant le chapeau avec lequel
elles viennent de faire leurs courses, elles apportent dans l'enfilade
des salons la qualité de l'air du dehors et donnent plus jour sur Paris
à la fin de l'après-midi que ne font les hautes fenêtres ouvertes dans
lesquelles on entend les roulements des victorias: Mme de Guermantes
était coiffée d'un canotier fleuri de bleuets; et ce qu'ils
m'évoquaient, ce n'était pas, sur les sillons de Combray où si souvent
j'en avais cueilli, sur le talus contigu à la haie de Tansonville, les
soleils des lointaines années, c'était l'odeur et la poussière du
crépuscule, telles qu'elles étaient tout à l'heure, au moment où Mme de
Guermantes venait de les traverser, rue de la Paix. D'un air souriant,
dédaigneux et vague, tout en faisant la moue avec ses lèvres serrées, de
la pointe de son ombrelle, comme de l'extrême antenne de sa vie
mystérieuse, elle dessinait des ronds sur le tapis, puis, avec cette
attention indifférente qui commence par ôter tout point de contact avec
ce que l'on considère soi-même, son regard fixait tour à tour chacun de
nous, puis inspectait les canapés et les fauteuils mais en s'adoucissant
alors de cette sympathie humaine qu'éveille la présence même
insignifiante d'une chose que l'on connaît, d'une chose qui est presque
une personne; ces meubles n'étaient pas comme nous, ils étaient
vaguement de son monde, ils étaient liés à la vie de sa tante; puis du
meuble de Beauvais ce regard était ramené à la personne qui y était
assise et reprenait alors le même air de perspicacité et de cette même
désapprobation que le respect de Mme de Guermantes pour sa tante l'eût
empêchée d'exprimer, mais enfin qu'elle eût éprouvée si elle eût
constaté sur les fauteuils au lieu de notre présence celle d'une tache
de graisse ou d'une couche de poussière.
L'excellent écrivain G---- entra; il venait faire à Mme de Villeparisis
une visite qu'il considérait comme une corvée. La duchesse, qui fut
enchantée de le retrouver, ne lui fit pourtant pas signe, mais tout
naturellement il vint près d'elle, le charme qu'elle avait, son tact, sa
simplicité la lui faisant considérer comme une femme d'esprit.
D'ailleurs la politesse lui faisait un devoir d'aller auprès d'elle,
car, comme il était agréable et célèbre, Mme de Guermantes l'invitait
souvent à déjeuner même en tête à tête avec elle et son mari, ou
l'automne, à Guermantes, profitait de cette intimité pour le convier
certains soirs à dîner avec des altesses curieuses de le rencontrer. Car
la duchesse aimait à recevoir certains hommes d'élite, à la condition
toutefois qu'ils fussent garçons, condition que, même mariés, ils
remplissaient toujours pour elle, car comme leurs femmes, toujours plus
ou moins vulgaires, eussent fait tache dans un salon où il n'y avait que
les plus élégantes beautés de Paris, c'est toujours sans elles qu'ils
étaient invités; et le duc, pour prévenir toute susceptibilité,
expliquait à ces veufs malgré eux que la duchesse ne recevait pas de
femmes, ne supportait pas la société des femmes, presque comme si
c'était par ordonnance du médecin et comme il eût dit qu'elle ne pouvait
rester dans une chambre où il y avait des odeurs, manger trop salé,
voyager en arrière ou porter un corset. Il est vrai que ces grands
hommes voyaient chez les Guermantes la princesse de Parme, la princesse
de Sagan (que Françoise, entendant toujours parler d'elle, finit par
appeler, croyant ce féminin exigé par la grammaire, la Sagante), et bien
d'autres, mais on justifiait leur présence en disant que c'était la
famille, ou des amies d'enfance qu'on ne pouvait éliminer. Persuadés ou
non par les explications que le duc de Guermantes leur avait données sur
la singulière maladie de la duchesse de ne pouvoir fréquenter des
femmes, les grands hommes les transmettaient à leurs épouses.
Quelques-unes pensaient que la maladie n'était qu'un prétexte pour
cacher sa jalousie, parce que la duchesse voulait être seule à régner
sur une cour d'adorateurs. De plus naïves encore pensaient que peut-être
la duchesse avait un genre singulier, voire un passé scandaleux, que les
femmes ne voulaient pas aller chez elle, et qu'elle donnait le nom de sa
fantaisie à la nécessité. Les meilleures, entendant leur mari dire monts
et merveilles de l'esprit de la duchesse, estimaient que celle-ci était