Bouvard et Pécuchet - 11

Les seuls fusils qu'il y eût étaient ceux des pompiers. Girbal y tenait.
Foureau ne se souciait pas d'en délivrer.
Gorju le regarda.--On trouve, pourtant, que je sais m'en servir car il
joignait à toutes ses industries celle du braconnage--et souvent M. le
maire et l'aubergiste lui achetaient un lièvre ou un lapin.
--Ma foi! prenez-les! dit Foureau.
Le soir même, on commença les exercices.
C'était sur la pelouse, devant l'église. Gorju en bourgeron bleu, une
cravate autour des reins, exécutait les mouvements d'une façon
automatique. Sa voix, quand il commandait, était brutale.--Rentrez les
ventres! Et tout de suite, Bouvard s'empêchant de respirer, creusait son
abdomen, tendait la croupe.--On ne vous dit pas de faire un arc, nom de
Dieu! Pécuchet confondait les files et les rangs, demi-tour à droite,
demi-tour à gauche; mais le plus lamentable était l'instituteur: débile
et de taille exiguë, avec un collier de barbe blonde, il chancelait sous
le poids de son fusil, dont la baïonnette incommodait ses voisins.
On portait des pantalons de toutes les couleurs, des baudriers crasseux,
de vieux habits d'uniforme trop courts, laissant voir la chemise sur les
flancs;--et chacun prétendait n'avoir pas le moyen de faire autrement.
Une souscription fut ouverte pour habiller les plus pauvres. Foureau
lésina, tandis que des femmes se signalèrent. Mme Bordin offrit cinq
francs, malgré sa haine de la République. M. de Faverges équipa douze
hommes; et ne manquait pas à la manoeuvre. Puis il s'installait chez
l'épicier et payait des petits verres au premier venu.
Les puissants alors flagornaient la basse classe. Tout passait après les
ouvriers. On briguait l'avantage de leur appartenir. Ils devenaient des
nobles.
Ceux du canton, pour la plupart, étaient tisserands. D'autres
travaillaient dans les manufactures d'indiennes, ou à une fabrique de
papiers, nouvellement établie.
Gorju les fascinait par son bagout, leur apprenait la savate, menait
boire les intimes chez Mme Castillon.
Mais les paysans étaient plus nombreux; et les jours de marché, M. de
Faverges se promenant sur la Place, s'informait de leurs besoins,
tâchait de les convertir à ses idées. Ils écoutaient sans répondre,
comme le père Gouy, prêt à accepter tout gouvernement, pourvu qu'on
diminuât les impôts.
À force de bavarder, Gorju se fit un nom. Peut-être qu'on le porterait à
l'Assemblée.
M. de Faverges y pensait comme lui,--tout en cherchant à ne pas se
compromettre. Les conservateurs balançaient entre Foureau et Marescot.
Mais le notaire tenant à son étude, Foureau fut choisi--un rustre, un
crétin. Le docteur s'en indigna.
Fruit sec des concours, il regrettait Paris--et c'était la conscience de
sa vie manquée qui lui donnait un air morose. Une carrière plus vaste
allait se développer--quelle revanche! Il rédigea une profession de foi
et vint la lire à messieurs Bouvard et Pécuchet.
Ils l'en félicitèrent; leurs doctrines étaient les mêmes.
Cependant, ils écrivaient mieux, connaissaient l'histoire, pouvaient
aussi bien que lui figurer à la Chambre. Pourquoi pas? Mais lequel
devait se présenter? Et une lutte de délicatesse s'engagea. Pécuchet
préférait à lui-même, son ami. Non! non, ça te revient! tu as plus de
prestance!--Peut-être répondait Bouvard mais toi plus de toupet! Et sans
résoudre la difficulté, ils dressèrent des plans de conduite.
Ce vertige de la députation en avait gagné d'autres. Le Capitaine y
rêvait sous son bonnet de police, tout en fumant sa bouffarde; et
l'instituteur aussi, dans son école, et le curé aussi entre deux
prières--tellement que parfois il se surprenait les yeux au ciel, en
train de dire: Faites, ô mon Dieu! que je sois député!
Le Docteur, ayant reçu des encouragements, se rendit chez Heurtaux, et
lui exposa les chances qu'il avait.
Le capitaine n'y mit pas de façons. Vaucorbeil était connu sans doute;
mais peu chéri de ses confrères, et spécialement des pharmaciens. Tous
clabauderaient contre lui; le peuple ne voulait pas d'un Monsieur; ses
meilleurs malades le quitteraient;--et ayant pesé ces arguments, le
médecin regretta sa faiblesse.
Dès qu'il fut parti, Heurtaux alla voir Placquevent. Entre vieux
militaires on s'oblige! Mais le garde champêtre, tout dévoué à Foureau,
refusa net de le servir.
Le curé démontra à M. de Faverges que l'heure n'était pas venue. Il
fallait donner à la République le temps de s'user.
Bouvard et Pécuchet représentèrent à Gorju qu'il ne serait jamais assez
fort pour vaincre la coalition des paysans et des bourgeois, l'emplirent
d'incertitudes, lui ôtèrent toute confiance.
Petit, par orgueil, avait laissé voir son désir. Beljambe le prévint que
s'il échouait, sa destitution était certaine.
Enfin, Monseigneur ordonna au curé de se tenir tranquille.
Donc, il ne restait que Foureau.
Bouvard et Pécuchet le combattirent, rappelant sa mauvaise volonté pour
les fusils, son opposition au club, ses idées rétrogrades, son
avarice;--et même persuadèrent à Gouy qu'il voulait rétablir l'ancien
régime.
Si vague que fût cette chose-là pour le paysan, il l'exécrait d'une
haine accumulée dans l'âme de ses aïeux, pendant dix siècles--et il
tourna contre Foureau tous ses parents et ceux de sa femme,
beaux-frères, cousins, arrière-neveux, une horde.
Gorju, Vaucorbeil et Petit continuaient la démolition de M. le maire; et
le terrain ainsi déblayé, Bouvard et Pécuchet, sans que personne s'en
doutât, pouvaient réussir.
Ils tirèrent au sort pour savoir qui se présenterait. Le sort ne trancha
rien--et ils allèrent consulter là-dessus, le docteur.
Il leur apprit une nouvelle. Flacardoux, rédacteur du Calvados, avait
déclaré sa candidature. La déception des deux amis fut grande; chacun,
outre la sienne, ressentait celle de l'autre. Mais la Politique les
échauffait. Le jour des élections, ils surveillèrent les urnes.
Flacardoux l'emporta.
M. le comte s'était rejeté sur la garde nationale, sans obtenir
l'épaulette de commandant. Les Chavignollais imaginèrent de nommer
Beljambe.
Cette faveur du public, bizarre et imprévue, consterna Heurtaux. Il
avait négligé ses devoirs, se bornant à inspecter parfois les
manoeuvres, et émettre des observations. N'importe! Il trouvait
monstrueux qu'on préférât un aubergiste à un ancien Capitaine de
l'Empire--et il dit, après l'envahissement de la Chambre au 15 mai: Si
les grades militaires se donnent comme ça dans la capitale, je ne
m'étonne plus de ce qui arrive!
La Réaction commençait.
On croyait aux purées d'ananas de Louis Blanc, au lit d'or de Flocon,
aux orgies royales de Ledru-Rollin--et comme la province prétend
connaître tout ce qui se passe à Paris, les bourgeois de Chavignolles ne
doutaient pas de ces inventions, et admettaient les rumeurs les plus
absurdes.
M. de Faverges, un soir, vint trouver le curé pour lui apprendre
l'arrivée en Normandie du Comte de Chambord.
Joinville, d'après Foureau, se disposait avec ses marins, à vous réduire
les socialistes. Heurtaux affirmait que prochainement Louis Bonaparte
serait consul.
Les fabriques chômaient. Des pauvres, par bandes nombreuses, erraient
dans la campagne.
Un dimanche (c'était dans les premiers jours de juin) un gendarme, tout
à coup, partit vers Falaise. Les ouvriers d'Acqueville, Liffard,
Pierre-Pont et Saint-Rémy marchaient sur Chavignolles.
Les auvents se fermèrent, le Conseil municipal s'assembla;--et résolut,
pour prévenir des malheurs, qu'on ne ferait aucune résistance. La
gendarmerie fut même consignée, avec l'injonction de ne pas se montrer.
Bientôt on entendit comme un grondement d'orage. Puis le chant des
Girondins ébranla les carreaux;--et des hommes, bras dessus bras
dessous, débouchèrent par la route de Caen, poudreux, en sueur,
dépenaillés. Ils emplissaient la Place. Un grand brouhaha s'élevait.
Gorju et deux compagnons entrèrent dans la salle. L'un était maigre et à
figure chafouine avec un gilet de tricot, dont les rosettes pendaient.
L'autre noir de charbon--un mécanicien sans doute--avait les cheveux en
brosse, de gros sourcils, et des savates de lisière. Gorju, comme un
hussard, portait sa veste sur l'épaule.
Tous les trois restaient debout--et les Conseillers, siégeant autour de
la table couverte d'un tapis bleu, les regardaient, blêmes d'angoisse.
--Citoyens! dit Gorju il nous faut de l'ouvrage!
Le maire tremblait; la voix lui manqua.
Marescot répondit à sa place, que le Conseil aviserait
immédiatement;--et les compagnons étant sortis, on discuta plusieurs
idées.
La première fut de tirer du caillou.
Pour utiliser les cailloux, Girbal proposa un chemin d'Angleville à
Tournebu.
Celui de Bayeux rendait absolument le même service.
On pouvait curer la mare? ce n'était pas un travail suffisant! ou bien
creuser une seconde mare! mais à quelle place?
Langlois était d'avis de faire un remblai le long des Mortins, en cas
d'inondation--mieux valait, selon Beljambe, défricher les bruyères.
Impossible de rien conclure!--Pour calmer la foule, Coulon descendit sur
le péristyle, et annonça qu'ils préparaient des ateliers de charité.
--La charité? Merci! s'écria Gorju. À bas les aristos! Nous voulons le
droit au travail!
C'était la question de l'époque. Il s'en faisait un moyen de gloire. On
applaudit.
En se retournant, il coudoya Bouvard, que Pécuchet avait entraîné
jusque-là--et ils engagèrent une conversation. Rien ne pressait; la
mairie était cernée. Le Conseil n'échapperait pas.
--Où trouver de l'argent? disait Bouvard.
--Chez les riches! D'ailleurs, le gouvernement ordonnera des travaux.
--Et si on n'a pas besoin de travaux?
--On en fera, par avance!
--Mais les salaires baisseront! riposta Pécuchet. Quand l'ouvrage vient
à manquer, c'est qu'il y a trop de produits!--et vous réclamez pour
qu'on les augmente!
Gorju se mordait la moustache.--Cependant... avec l'organisation du
travail...
--Alors le gouvernement sera le maître?
Quelques-uns, autour d'eux, murmurèrent:--Non! non! plus de maîtres!
Gorju s'irrita.--N'importe! on doit fournir aux travailleurs un
capital--ou bien instituer le crédit!
--De quelle manière?
--Ah! je ne sais pas! mais on doit instituer le crédit!
--En voilà assez dit le mécanicien; ils nous embêtent, ces farceurs-là!
Et il gravit le perron, déclarant qu'il enfoncerait la porte.
Placquevent l'y reçut, le jarret droit fléchi, les poings serrés.
--Avance un peu!
Le mécanicien recula.
Une nuée de la foule parvint dans la salle; tous se levèrent, ayant
envie de s'enfuir. Le secours de Falaise n'arrivait pas! On déplorait
l'absence de M. le Comte. Marescot tortillait une plume. Le père Coulon
gémissait. Heurtaux s'emporta pour qu'on fît donner les gendarmes.
--Commandez-les! dit Foureau.
--Je n'ai pas d'ordre.
Le bruit redoublait, cependant. La Place était couverte de monde;--et
tous observaient le premier étage de la mairie, quand à la croisée du
milieu, sous l'horloge, on vit paraître Pécuchet.
Il avait pris adroitement l'escalier de service;--et voulant faire comme
Lamartine, il se mit à haranguer le peuple:
--Citoyens!
Mais sa casquette, son nez, sa redingote, tout son individu manquait de
prestige.
L'homme au tricot l'interpella:
--Est-ce que vous êtes ouvrier?
--Non.
--Patron, alors?
--Pas davantage!
--Eh bien, retirez-vous!
--Pourquoi? reprit fièrement Pécuchet.
Et aussitôt, il disparut dans l'embrasure, empoigné par le mécanicien.
Gorju vint à son aide.--Laisse-le! c'est un brave! Ils se colletaient.
La porte s'ouvrit, et Marescot sur le seuil, proclama la décision
municipale. Hurel l'avait suggérée.
Le chemin de Tournebu aurait un embranchement sur Angleville, et qui
mènerait au château de Faverges.
C'était un sacrifice que s'imposait la commune dans l'intérêt des
travailleurs. Ils se dispersèrent.
En rentrant chez eux, Bouvard et Pécuchet eurent les oreilles frappées
par des voix de femmes. Les servantes et Mme Bordin poussaient des
exclamations, la veuve criait plus fort,--et à leur aspect:
--Ah! c'est bien heureux! depuis trois heures que je vous attends! mon
pauvre jardin! plus une seule tulipe! des cochonneries partout, sur le
gazon! Pas moyen de le faire démarrer.
--Qui cela?
--Le père Gouy!
Il était venu avec une charrette de fumier--et l'avait jetée tout à vrac
au milieu de l'herbe. Il laboure maintenant! Dépêchez-vous pour qu'il
finisse!
--Je vous accompagne! dit Bouvard.
Au bas des marches, en dehors, un cheval dans les brancards d'un
tombereau mordait une touffe de lauriers-roses. Les roues, en frôlant
les plates-bandes, avaient pilé les buis, cassé un rhododendron, abattu
les dahlias--et des mottes de fumier noir, comme des taupinières,
bosselaient le gazon. Gouy le bêchait avec ardeur.
Un jour, Mme Bordin avait dit négligemment qu'elle voulait le retourner.
Il s'était mis à la besogne, et malgré sa défense continuait. C'est de
cette manière qu'il entendait le droit au travail, le discours de Gorju
lui ayant tourné la cervelle.
Il ne partit que sur les menaces violentes de Bouvard.
Mme Bordin, comme dédommagement, ne paya pas sa main-d'oeuvre et garda
le fumier. Elle était judicieuse, l'épouse du médecin--et même celle du
notaire, bien que d'un rang supérieur, la considéraient.
Les ateliers de charité durèrent une semaine. Aucun trouble n'advint.
Gorju avait quitté le pays.
Cependant la garde nationale était toujours sur pied; le dimanche une
revue, promenades militaires, quelquefois--et chaque nuit des rondes.
Elles inquiétaient le village.
On tirait les sonnettes des maisons, par facétie; on pénétrait dans les
chambres où des époux ronflaient sur le même traversin; alors on disait
des gaudrioles; et le mari se levant allait vous chercher des petits
verres. Puis on revenait au corps de garde, jouer un cent de dominos; on
y buvait du cidre, on y mangeait du fromage, et le factionnaire qui
s'ennuyait à la porte l'entrebâillait à chaque minute. L'indiscipline
régnait, grâce à la mollesse de Beljambe.
Quand éclatèrent les journées de Juin, tout le monde fut d'accord pour
voler au secours de Paris, mais Foureau ne pouvait quitter la mairie,
Marescot son étude, le Docteur sa clientèle, Girbal ses pompiers. M. de
Faverges était à Cherbourg. Beljambe s'alita. Le capitaine grommelait:
On n'a pas voulu de moi, tant pis! et Bouvard eut la sagesse de retenir
Pécuchet.
Les rondes dans la campagne furent étendues plus loin.
Des paniques survenaient, causées par l'ombre d'une meule, ou les formes
des branches; une fois, tous les gardes nationaux s'enfuirent. Sous le
clair de la lune, ils avaient aperçu dans un pommier, un homme avec un
fusil--et qui les tenait en joue.
Une autre fois, par une nuit obscure, la patrouille faisant halte sous
la hêtrée entendit quelqu'un devant elle.
--Qui vive?
Pas de réponse!
On laissa l'individu continuer sa route, en le suivant à distance, car
il pouvait avoir un pistolet ou un casse-tête--mais quand on fut dans le
village, à portée des secours, les douze hommes du peloton, tous à la
fois se précipitèrent sur lui, en criant: Vos papiers! Ils le
houspillaient, l'accablaient d'injures. Ceux du corps de garde étaient
sortis. On l'y traîna;--et à la lueur de la chandelle brûlant sur le
poêle, on reconnut enfin Gorju.
Un méchant paletot de lasting craquait à ses épaules. Ses orteils se
montraient par les trous de ses bottes. Des éraflures et des contusions
faisaient saigner son visage. Il était amaigri prodigieusement, et
roulait des yeux, comme un loup.
Foureau, accouru bien vite, lui demanda comment il se trouvait sous la
hêtrée, ce qu'il revenait faire à Chavignolles, l'emploi de son temps,
depuis six semaines.
Ça ne les regardait pas. Il était libre.
Placquevent le fouilla pour découvrir des cartouches. On allait
provisoirement le coffrer.
Bouvard s'interposa.
--Inutile! reprit le maire on connaît vos opinions.
--Cependant?...
--Ah! prenez garde, je vous en avertis! Prenez garde.
Bouvard n'insista plus.
Gorju alors, se tourna vers Pécuchet:--Et vous, patron, vous ne dites
rien?
Pécuchet baissa la tête, comme s'il eût douté de son innocence.
Le pauvre diable eut un sourire d'amertume.--Je vous ai défendu,
pourtant!
Au petit jour, deux gendarmes l'emmenèrent à Falaise.
Il ne fut pas traduit devant un conseil de guerre, mais condamné par la
correctionnelle à trois mois de prison, pour délit de paroles tendant au
bouleversement de la société.
De Falaise, il écrivit à ses anciens maîtres de lui envoyer
prochainement un certificat de bonne vie et moeurs--et leur signature
devant être légalisée par le maire ou par l'adjoint, ils préférèrent
demander ce petit service à Marescot.
On les introduisit dans une salle à manger, que décoraient des plats de
vieille faïence. Une horloge de Boulle occupait le panneau le plus
étroit. Sur la table d'acajou, sans nappe, il y avait deux serviettes,
une théière, des bols. Mme Marescot traversa l'appartement dans un
peignoir de cachemire bleu. C'était une Parisienne qui s'ennuyait à la
campagne. Puis le notaire entra, une toque à la main, un journal de
l'autre;--et tout de suite, d'un air aimable, il apposa son cachet--bien
que leur protégé fût un homme dangereux.
--Vraiment dit Bouvard, pour quelques paroles!...
--Quand la parole amène des crimes, cher monsieur, permettez!
--Cependant reprit Pécuchet, quelle démarcation établir entre les
phrases innocentes et les coupables? Telle chose défendue maintenant
sera par la suite applaudie. Et il blâma la manière féroce dont on
traitait les insurgés.
Marescot allégua naturellement la défense de la Société, le Salut
Public, loi suprême.
--Pardon! dit Pécuchet, le droit d'un seul est aussi respectable que
celui de tous--et vous n'avez rien à lui objecter que la force--s'il
retourne contre vous l'axiome.
Marescot, au lieu de répondre, leva les sourcils dédaigneusement. Pourvu
qu'il continuât à faire des actes, et à vivre au milieu de ses
assiettes, dans son petit intérieur confortable, toutes les injustices
pouvaient se présenter sans l'émouvoir. Les affaires le réclamaient. Il
s'excusa.
Sa doctrine du salut public les avait indignés. Les conservateurs
parlaient maintenant comme Robespierre.
Autre sujet d'étonnement: Cavaignac baissait. La garde mobile devint
suspecte. Ledru-Rollin s'était perdu, même dans l'esprit de Vaucorbeil.
Les débats sur la Constitution n'intéressèrent personne;--et au 10
décembre, tous les Chavignollais votèrent pour Bonaparte.
Les six millions de voix refroidirent Pécuchet à l'encontre du
peuple;--et Bouvard et lui étudièrent la question du suffrage universel.
Appartenant à tout le monde, il ne peut avoir d'intelligence. Un
ambitieux le mènera toujours, les autres obéiront comme un troupeau, les
électeurs n'étant pas même contraints de savoir lire;--c'est pourquoi,
suivant Pécuchet, il y avait eu tant de fraudes dans l'élection
présidentielle.
--Aucune, reprit Bouvard, je crois plutôt à la sottise du peuple. Pense
à tous ceux qui achètent la Revalescière, la pommade Dupuytren, l'eau
des châtelaines, etc.! Ces nigauds forment la masse électorale, et nous
subissons leur volonté. Pourquoi ne peut-on se faire avec des lapins
trois mille livres de rentes? C'est qu'une agglomération trop nombreuse
est une cause de mort.--De même, par le fait seul de la foule, les
germes de bêtise qu'elle contient se développent et il en résulte des
effets incalculables.
--Ton scepticisme m'épouvante! dit Pécuchet.
Plus tard, au printemps, ils rencontrèrent M. de Faverges, qui leur
apprit l'expédition de Rome. On n'attaquerait pas les Italiens. Mais il
nous fallait des garanties. Autrement, notre influence était ruinée.
Rien de plus légitime que cette intervention.
Bouvard écarquilla les yeux.--À propos de la Pologne, vous souteniez le
contraire?
--Ce n'est plus la même chose! Maintenant, il s'agissait du Pape.
Et M. de Faverges en disant: Nous voulons, nous ferons, nous comptons
bien représentait un groupe.
Bouvard et Pécuchet furent dégoûtés du petit nombre comme du grand. La
plèbe en somme, valait l'aristocratie.
Le droit d'intervention leur semblait louche. Ils en cherchèrent les
principes dans Calvo, Martens, Vattel;--et Bouvard conclut:
--On intervient pour remettre un prince sur le trône, pour affranchir un
peuple--ou par précaution, en vue d'un danger. Dans les deux cas, c'est
un attentat au droit d'autrui, un abus de la force, une violence
hypocrite!
--Cependant, dit Pécuchet, les peuples comme les hommes sont solidaires.
--Peut-être! Et Bouvard se mit à rêver.
Bientôt commença l'expédition de Rome à l'intérieur.
En haine des idées subversives, l'élite des bourgeois parisiens,
saccagea deux imprimeries. Le grand parti de l'ordre se formait.
Il avait pour chefs dans l'arrondissement, M. le comte, Foureau,
Marescot et le curé. Tous les jours, vers quatre heures, ils se
promenaient d'un bout à l'autre de la Place, et causaient des
événements. L'affaire principale était la distribution des brochures.
Les titres ne manquaient pas de saveur: _Dieu le voudra--les
Partageux--Sortons du gâchis--Où allons-nous? _Ce qu'il y avait de plus
beau, c'était les dialogues en style villageois, avec des jurons et des
fautes de français, pour élever le moral des paysans. Par une loi
nouvelle, le colportage se trouvait aux mains des préfets--et on venait
de fourrer Proudhon à Sainte-Pélagie--immense victoire.
Les arbres de la liberté furent abattus généralement. Chavignolles obéit
à la consigne. Bouvard vit de ses yeux les morceaux de son peuplier sur
une brouette. Ils servirent à chauffer les gendarmes;--et on offrit la
souche à M. le Curé--qui l'avait béni, pourtant! quelle dérision!
L'instituteur ne cacha pas sa manière de penser. Bouvard et Pécuchet
l'en félicitèrent un jour qu'ils passaient devant sa porte.
Le lendemain, il se présenta chez eux. À la fin de la semaine, ils lui
rendirent sa visite.
Le jour tombait; les gamins venaient de partir, et le maître d'école en
bouts de manche, balayait la cour. Sa femme coiffée d'un madras
allaitait un enfant. Une petite fille se cacha derrière sa jupe; un
mioche hideux jouait par terre, à ses pieds; l'eau du savonnage qu'elle
faisait dans la cuisine coulait au bas de la maison.
--Vous voyez dit l'instituteur comme le gouvernement nous traite! Et
tout de suite, il s'en prit à l'infâme capital. Il fallait le
démocratiser, affranchir la matière!
--Je ne demande pas mieux! dit Pécuchet.
Au moins, on aurait dû reconnaître le droit à l'assistance.
--Encore un droit! dit Bouvard.
N'importe! le Provisoire avait été mollasse, en n'ordonnant pas la
Fraternité.
--Tâchez donc de l'établir!
Comme il ne faisait plus clair, Petit commanda brutalement à sa femme de
monter un flambeau dans son cabinet.
Des épingles fixaient aux murs de plâtre les portraits lithographiés des
orateurs de la gauche. Un casier avec des livres dominait un bureau de
sapin. On avait pour s'asseoir une chaise, un tabouret et une vieille
caisse à savon; il affectait d'en rire. Mais la misère plaquait ses
joues, et ses tempes étroites dénotaient un entêtement de bélier, un
intraitable orgueil. Jamais il ne calerait.
--Voilà d'ailleurs ce qui me soutient!
C'était un amas de journaux, sur une planche--et il exposa en paroles
fiévreuses les articles de sa foi: désarmement des troupes, abolition de
la magistrature, égalité des salaires, niveau--moyens par lesquels on
obtiendrait l'âge d'or, sous la forme de la République--avec un
dictateur à la tête, un gaillard pour vous mener ça, rondement!
Puis, il atteignit une bouteille d'anisette, et trois verres, afin de
porter un toast au Héros, à l'immortelle victime, au grand Maximilien!
Sur le seuil, la robe noire du curé parut.
Ayant salué vivement la compagnie, il aborda l'instituteur, et lui dit
presque à voix basse:
--Notre affaire de Saint-Joseph, où en est-elle?
--Ils n'ont rien donné! reprit le maître d'école.
--C'est de votre faute!
--J'ai fait ce que j'ai pu!
--Ah!--vraiment?
Bouvard et Pécuchet se levèrent par discrétion. Petit les fit se
rasseoir; et s'adressant au curé:--Est-ce tout?
L'abbé Jeufroy hésita;--puis, avec un sourire qui tempérait sa
réprimande:
--On trouve que vous négligez un peu l'histoire sainte.
--Oh! l'histoire sainte! reprit Bouvard.
--Que lui reprochez-vous, monsieur?
--Moi? rien! Seulement il y a peut-être des choses plus utiles que
l'anecdote de Jonas et les rois d'Israël!
--Libre à vous! répliqua sèchement le prêtre--et sans souci des
étrangers, ou à cause d'eux: L'heure du catéchisme est trop courte!
Petit leva les épaules.
--Faites attention. Vous perdrez vos pensionnaires!
Les dix francs par mois de ces élèves étaient le meilleur de sa place.
Mais la soutane l'exaspérait.--Tant pis, vengez-vous!
--Un homme de mon caractère ne se venge pas! dit le prêtre, sans
s'émouvoir. Seulement,--Je vous rappelle que la loi du 15 mars nous
attribue la surveillance de l'instruction primaire.
--Eh! je le sais bien! s'écria l'instituteur. Elle appartient même aux
colonels de gendarmerie! Pourquoi pas au garde-champêtre! ce serait
complet!
Et il s'affaissa sur l'escabeau, mordant son poing, retenant sa colère,
suffoqué par le sentiment de son impuissance.
L'ecclésiastique le toucha légèrement sur l'épaule.
--Je n'ai pas voulu vous affliger, mon ami! Calmez-vous! Un peu de
raison! Voilà Pâques bientôt; j'espère que vous donnerez l'exemple,--en
communiant avec les autres.
--Ah c'est trop fort! moi! moi! me soumettre à de pareilles bêtises!
Devant ce blasphème le curé pâlit. Ses prunelles fulguraient. Sa
mâchoire tremblait.--Taisez-vous, malheureux! taisez-vous!
Et c'est sa femme qui soigne les linges de l'église!
--Eh bien? quoi? Qu'a-t-elle fait?
--Elle manque toujours la messe!--Comme vous, d'ailleurs!
--Eh! on ne renvoie pas un maître d'école, pour ça!
--On peut le déplacer!
Le prêtre ne parla plus. Il était au fond de la pièce, dans l'ombre.
Petit, la tête sur la poitrine, songeait.
Ils arriveraient à l'autre bout de la France, leur dernier sou mangé par
le voyage;--et il retrouverait là-bas sous des noms différents, le même
curé, le même recteur, le même préfet!--tous, jusqu'au ministre, étaient
comme les anneaux de sa chaîne accablante! Il avait reçu déjà un
avertissement, d'autres viendraient. Ensuite?--et dans une sorte
d'hallucination, il se vit marchant sur une grande route, un sac au dos,
ceux qu'il aimait près de lui, la main tendue vers une chaise de poste!
À ce moment-là, sa femme dans la cuisine fut prise d'une quinte de toux,
le nouveau-né se mit à vagir; et le marmot pleurait.
--Pauvres enfants! dit le prêtre d'une voix douce.
Le père alors éclata en sanglots.--Oui! oui! tout ce qu'on voudra!
--J'y compte reprit le curé;--et ayant fait la révérence:--Messieurs,
bien le bonsoir!
Le maître d'école restait la figure dans les mains.--Il repoussa
Bouvard.
--Non! laissez-moi! j'ai envie de crever! je suis un misérable!
Les deux amis regagnèrent leur domicile, en se félicitant de leur
indépendance. Le pouvoir du clergé les effrayait.
On l'appliquait maintenant à raffermir l'ordre social. La République
allait bientôt disparaître.
Trois millions d'électeurs se trouvèrent exclus du suffrage universel.
Le cautionnement des journaux fut élevé, la censure rétablie. On en
voulait aux romans-feuilletons; la philosophie classique était réputée