Bouvard et Pécuchet - 05

extraordinaires. Que n'avaient-ils connu le fameux Canadien de Beaumont,
les polyphages Tarare et Bijoux, la femme hydropique du département de
l'Eure, le Piémontais qui allait à la garde-robe tous les vingt jours,
Simorre de Mirepoix mort ossifié, et cet ancien maire d'Angoulême, dont
le nez pesait trois livres!
Le cerveau leur inspira des réflexions philosophiques. Ils distinguaient
fort bien dans l'intérieur, le _septum lucidum_ composé de deux lamelles
et la glande pinéale, qui ressemble à un petit pois rouge. Mais il y
avait des pédoncules et des ventricules, des arcs, des piliers, des
étages, des ganglions, et des fibres de toutes les sortes, et le foramen
de Pacchioni, et le corps de Pacini, bref un amas inextricable, de quoi
user leur existence.
Quelquefois dans un vertige, ils démontaient complètement le cadavre,
puis se trouvaient embarrassés pour remettre en place les morceaux.
Cette besogne était rude, après le déjeuner surtout! et ils ne tardaient
pas à s'endormir, Bouvard le menton baissé, l'abdomen en avant, Pécuchet
la tête dans les mains, avec ses deux coudes sur la table.
Souvent à ce moment-là, M. Vaucorbeil, qui terminait ses premières
visites, entr'ouvrait la porte.
--Eh bien, les confrères, comment va l'anatomie?
--Parfaitement! répondaient-ils.
Alors il posait des questions pour le plaisir de les confondre.
Quand ils étaient las d'un organe, ils passaient à un autre--abordant
ainsi et délaissant tour à tour le coeur, l'estomac, l'oreille, les
intestins;--car le bonhomme de carton les assommait, malgré leurs
efforts pour s'y intéresser. Enfin le Docteur les surprit comme ils le
reclouaient dans sa boîte.
--Bravo! Je m'y attendais. On ne pouvait à leur âge entreprendre ces
études;--et le sourire accompagnant ses paroles les blessa profondément.
De quel droit les juger incapables? est-ce que la science appartenait à
ce monsieur! Comme s'il était lui-même un personnage bien supérieur!
Donc acceptant son défi, ils allèrent jusqu'à Bayeux pour y acheter des
livres. Ce qui leur manquait, c'était la physiologie;--et un
bouquiniste leur procura les traités de Richerand et d'Adelon, célèbres
à l'époque.
Tous les lieux communs sur les âges, les sexes et les tempéraments leur
semblèrent de la plus haute importance. Ils furent bien aises de savoir
qu'il y a dans le tartre des dents trois espèces d'animalcules, que le
siège du goût est sur la langue, et la sensation de la faim dans
l'estomac.
Pour en saisir mieux les Fonctions, ils regrettaient de n'avoir pas la
faculté de ruminer, comme l'avaient eue Montègre, M. Gosse, et le frère
de Bérard;--et ils mâchaient avec lenteur, trituraient, insalivaient,
accompagnant de la pensée le bol alimentaire dans leurs entrailles, le
suivaient même jusqu'à ses dernières conséquences, pleins d'un scrupule
méthodique, d'une attention presque religieuse.
Afin de produire artificiellement des digestions, ils tassèrent de la
viande dans une fiole, où était le suc gastrique d'un canard--et ils la
portèrent sous leurs aisselles durant quinze jours, sans autre résultat
que d'infecter leurs personnes.
On les vit courir le long de la grande route, revêtus d'habits mouillés
et à l'ardeur du soleil. C'était pour vérifier si la soif s'apaise par
l'application de l'eau sur l'épiderme. Ils rentrèrent haletants; et tous
les deux avec un rhume.
L'audition, la phonation, la vision furent expédiées lestement. Mais
Bouvard s'étala sur la génération.
Les réserves de Pécuchet en cette matière l'avaient toujours surpris.
Son ignorance lui parut si complète qu'il le pressa de s'expliquer--et
Pécuchet en rougissant finit par faire un aveu.
Des farceurs, autrefois, l'avaient entraîné dans une mauvaise
maison--d'où il s'était enfui, se gardant pour la femme qu'il aimerait
plus tard;--une circonstance heureuse n'était jamais venue; si bien, que
par fausse honte, gêne pécuniaire, crainte des maladies, entêtement,
habitude, à cinquante deux ans et malgré le séjour de la capitale, il
possédait encore sa virginité.
Bouvard eut peine à le croire--puis il rit énormément, mais s'arrêta, en
apercevant des larmes dans les yeux de Pécuchet.
Car les passions ne lui avaient pas manqué, s'étant tour à tour épris
d'une danseuse de corde, de la belle-soeur d'un architecte, d'une
demoiselle de comptoir--enfin d'une petite blanchisseuse;--et le
mariage allait même se conclure, quand il avait découvert qu'elle était
enceinte d'un autre.
Bouvard lui dit:
--Il y a moyen toujours de réparer le temps perdu! Pas de tristesse,
voyons! je me charge si tu veux...
Pécuchet répliqua, en soupirant, qu'il ne fallait plus y songer.--Et ils
continuèrent leur physiologie.
Est-il vrai que la surface de notre corps dégage perpétuellement une
vapeur subtile? La preuve, c'est que le poids d'un homme décroît à
chaque minute. Si chaque jour s'opère l'addition de ce qui manque et la
soustraction de ce qui excède, la santé se maintiendra en parfait
équilibre. Sanctorius, l'inventeur de cette loi, employa un demi-siècle
à peser quotidiennement sa nourriture avec toutes ses excrétions, et se
pesait lui-même, ne prenant de relâche que pour écrire ses calculs.
Ils essayèrent d'imiter Sanctorius. Mais comme leur balance ne pouvait
les supporter tous les deux, ce fut Pécuchet qui commença.
Il retira ses habits, afin de ne pas gêner la perspiration--et il se
tenait sur le plateau, complètement nu, laissant voir, malgré la pudeur,
son torse très long pareil à un cylindre, avec des jambes courtes, les
pieds plats et la peau brune. À ses côtés, sur une chaise, son ami lui
faisait la lecture.
Des savants prétendent que la chaleur animale se développe par les
contractions musculaires, et qu'il est possible en agitant le thorax et
les membres pelviens de hausser la température d'un bain tiède.
Bouvard alla chercher leur baignoire--et quand tout fut prêt, il s'y
plongea, muni d'un thermomètre.
Les ruines de la distillerie balayées vers le fond de l'appartement
dessinaient dans l'ombre un vague monticule. On entendait par
intervalles le grignotement des souris; une vieille odeur de plantes
aromatiques s'exhalait--et se trouvant là fort bien ils causaient avec
sérénité.
Cependant Bouvard sentait un peu de fraîcheur.
--Agite tes membres! dit Pécuchet.
Il les agita, sans rien changer au thermomètre;--c'est froid,
décidément.
--Je n'ai pas chaud, non plus reprit Pécuchet, saisi lui-même par un
frisson mais agite tes membres pelviens! agite-les!
Bouvard ouvrit les cuisses, se tordait les flancs, balançait son ventre,
soufflait comme un cachalot;--puis regardait le thermomètre, qui
baissait toujours.--Je n'y comprends rien! Je me remue, pourtant!
--Pas assez!
Et il reprenait sa gymnastique.
Elle avait duré trois heures, quand une fois encore il empoigna le tube.
--Comment! douze degrés!--Ah! bonsoir! Je me retire!
Un chien entra, moitié dogue moitié braque, le poil jaune, galeux, la
langue pendante.
Que faire? pas de sonnettes! et leur domestique était sourde. Ils
grelottaient mais n'osaient bouger, dans la peur d'être mordus.
Pécuchet crut habile de lancer des menaces, en roulant des yeux.
Alors le chien aboya;--et il sautait autour de la balance, où Pécuchet
se cramponnant aux cordes, et pliant les genoux, tâchait de s'élever le
plus haut possible.
--Tu t'y prends mal dit Bouvard; et il se mit à faire des risettes au
chien en proférant des douceurs.
Le chien sans doute les comprit.--Il s'efforçait de le caresser, lui
collait ses pattes sur les épaules, les éraflait avec ses ongles.
--Allons! maintenant! voilà qu'il a emporté ma culotte!
Il se coucha dessus, et demeura tranquille.
Enfin, avec les plus grandes précautions, ils se hasardèrent l'un à
descendre du plateau, l'autre à sortir de la baignoire;--et quand
Pécuchet fut rhabillé, cette exclamation lui échappa:
--Toi, mon bonhomme, tu serviras à nos expériences!
Quelles expériences?
On pouvait lui injecter du phosphore, puis l'enfermer dans une cave pour
voir s'il rendrait du feu par les naseaux. Mais comment injecter? et du
reste, on ne leur vendrait pas de phosphore.
Ils songèrent à l'enfermer sous la machine pneumatique, à lui faire
respirer des gaz, à lui donner pour breuvage des poisons. Tout cela peut
être ne serait pas drôle! Enfin ils choisirent l'aimantation de l'acier
par le contact de la moelle épinière.
Bouvard, refoulant son émotion, tendait sur une assiette des aiguilles à
Pécuchet, qui les plantait contre les vertèbres. Elles se cassaient,
glissaient, tombaient par terre; il en prenait d'autres, et les
enfonçait vivement, au hasard. Le chien rompit ses attaches, passa comme
un boulet de canon par les carreaux, traversa la cour, le vestibule et
se présenta dans la cuisine.
Germaine poussa des cris en le voyant tout ensanglanté, avec des
ficelles autour des pattes.
Ses maîtres qui le poursuivaient entrèrent au même moment. Il fit un
bond et disparut.
La vieille servante les apostropha.
--C'est encore une de vos bêtises, j'en suis sûre!--Et ma cuisine, elle
est propre! Ça le rendra peut-être enragé! On en fourre en prison qui ne
vous valent pas!
Ils regagnèrent le laboratoire, pour éprouver les aiguilles. Pas une
n'attira la moindre limaille.
Puis, l'hypothèse de Germaine les inquiéta. Il pouvait avoir la rage,
revenir à l'improviste, se précipiter sur eux.
Le lendemain, ils allèrent partout, aux informations--et pendant
plusieurs années, ils se détournaient dans la campagne, sitôt
qu'apparaissait un chien, ressemblant à celui-là.
Les autres expériences échouèrent. Contrairement aux auteurs, les
pigeons qu'ils saignèrent l'estomac plein ou vide, moururent dans le
même espace de temps. Des petits chats enfoncés sous l'eau périrent au
bout de cinq minutes--et une oie, qu'ils avaient bourrée de garance,
offrit des périostes d'une entière blancheur.
La nutrition les tourmentait.
Comment se fait-il que le même suc produise des os, du sang, de la
lymphe et des matières excrémentielles? Mais on ne peut suivre les
métamorphoses d'un aliment. L'homme qui n'use que d'un seul est,
chimiquement, pareil à celui qui en absorbe plusieurs. Vauquelin ayant
calculé toute la chaux contenue dans l'avoine d'une poule, en retrouva
davantage dans les coquilles de ses oeufs. Donc, il se fait une création
de substance. De quelle manière? on n'en sait rien.
On ne sait même pas quelle est la force du coeur. Borelli admet celle
qu'il faut pour soulever un poids de cent quatre-vingt mille livres, et
Keill l'évalue à huit onces, environ. D'où ils conclurent que la
Physiologie est (suivant un vieux mot) le roman de la médecine. N'ayant
pu la comprendre, ils n'y croyaient pas.
Un mois se passa dans le désoeuvrement. Puis ils songèrent à leur
jardin.
L'arbre mort étalé dans le milieu était gênant. Ils l'équarrirent. Cet
exercice les fatigua.--Bouvard avait, très souvent, besoin de faire
arranger ses outils chez le forgeron.
Un jour qu'il s'y rendait, il fut accosté par un homme portant sur le
dos un sac de toile, et qui lui proposa des almanachs, des livres pieux,
des médailles bénites, enfin le Manuel de la Santé, par François
Raspail.
Cette brochure lui plut tellement qu'il écrivit à Barberou de lui
envoyer le grand ouvrage. Barberou l'expédia, et indiquait dans sa
lettre, une pharmacie pour les médicaments.
La clarté de la doctrine les séduisit. Toutes les affections proviennent
des vers. Ils gâtent les dents, creusent les poumons, dilatent le foie,
ravagent les intestins, et y causent des bruits. Ce qu'il y a de mieux
pour s'en délivrer c'est le camphre. Bouvard et Pécuchet l'adoptèrent.
Ils en prisaient, ils en croquaient et distribuaient des cigarettes, des
flacons d'eau sédative, et des pilules d'aloès. Ils entreprirent même la
cure d'un bossu.
C'était un enfant qu'ils avaient rencontré un jour de foire. Sa mère,
une mendiante, l'amenait chez eux tous les matins. Ils frictionnaient sa
bosse avec de la graisse camphrée, y mettaient pendant vingt minutes un
cataplasme de moutarde, puis la recouvraient de diachylum, et pour être
sûrs qu'il reviendrait, lui donnaient à déjeuner.
Ayant l'esprit tendu vers les helminthes, Pécuchet observa sur la joue
de Mme Bordin une tache bizarre. Le Docteur, depuis longtemps la
traitait par les amers; ronde au début comme une pièce de vingt sols,
cette tache avait grandi, et formait un cercle rose. Ils voulurent l'en
guérir. Elle accepta; mais exigeait que ce fût Bouvard qui lui fît les
onctions. Elle se posait devant la fenêtre, dégrafait le haut de son
corsage et restait la joue tendue, en le regardant avec un oeil, qui
aurait été dangereux sans la présence de Pécuchet. Dans les doses
permises et malgré l'effroi du mercure ils administrèrent du calomel. Un
mois plus tard, Mme Bordin était sauvée.
Elle leur fit de la propagande;--et le percepteur des contributions, le
secrétaire de la mairie, le maire lui-même, tout le monde dans
Chavignolles suçait des tuyaux de plume.
Cependant le bossu ne se redressait pas. Le percepteur lâcha la
cigarette, elle redoublait ses étouffements. Foureau se plaignit des
pilules d'aloès qui lui occasionnaient des hémorroïdes, Bouvard eut des
maux d'estomac et Pécuchet d'atroces migraines. Ils perdirent confiance
dans le Raspail, mais eurent soin de n'en rien dire, craignant de
diminuer leur considération.
Et ils montrèrent beaucoup de zèle pour la vaccine, apprirent à saigner
sur des feuilles de chou, firent même l'acquisition d'une paire de
lancettes.
Ils accompagnaient le médecin chez les pauvres, puis consultaient leurs
livres.
Les symptômes notés par les auteurs n'étaient pas ceux qu'ils venaient
de voir. Quant aux noms des maladies, du latin, du grec, du français,
une bigarrure de toutes les langues.
On les compte par milliers, et la classification linnéenne est bien
commode, avec ses genres et ses espèces; mais comment établir les
espèces? Alors, ils s'égarèrent dans la philosophie de la médecine.
Ils rêvaient sur l'archée de Van Helmont, le vitalisme, le Brownisme,
l'organicisme, demandaient au Docteur d'où vient le germe de la
scrofule, vers quel endroit se porte le miasme contagieux, et le moyen
dans tous les cas morbides de distinguer la cause de ses effets.
--La cause et l'effet s'embrouillent, répondait Vaucorbeil.
Son manque de logique les dégoûta;--et ils visitèrent les malades tout
seuls, pénétrant dans les maisons, sous prétexte de philanthropie.
Au fond des chambres sur de sales matelas, reposaient des gens dont la
figure pendait d'un côté, d'autres l'avaient bouffie et d'un rouge
écarlate, ou couleur de citron, ou bien violette, avec les narines
pincées, la bouche tremblante; et des râles, des hoquets, des sueurs,
des exhalaisons de cuir et de vieux fromage.
Ils lisaient les ordonnances de leurs médecins, et étaient fort surpris
que les calmants soient parfois des excitants, les vomitifs des
purgatifs, qu'un même remède convienne à des affections diverses, et
qu'une maladie s'en aille sous des traitements opposés.
Néanmoins, ils donnaient des conseils, remontaient le moral, avaient
l'audace d'ausculter.
Leur imagination travaillait. Ils écrivirent au Roi, pour qu'on établit
dans le Calvados un institut de gardes-malades, dont ils seraient les
professeurs.
Ils se transportèrent chez le pharmacien de Bayeux (celui de Falaise
leur en voulait toujours à cause de son jujube) et ils l'engagèrent à
fabriquer comme les Anciens des _pila purgatoria_, c'est-à-dire des
boulettes de médicaments, qui à force d'être maniées, s'absorbent dans
l'individu.
D'après ce raisonnement qu'en diminuant la chaleur on entrave les
phlegmasies, ils suspendirent dans son fauteuil, aux poutrelles du
plafond, une femme affectée de méningite, et ils la balançaient à tour
de bras quand le mari survenant les flanqua dehors.
Enfin au grand scandale de M. le curé, ils avaient pris la mode nouvelle
d'introduire des thermomètres dans les derrières.
Une fièvre typhoïde se répandit aux environs: Bouvard déclara qu'il ne
s'en mêlerait pas. Mais la femme de Gouy leur fermier vint gémir chez
eux. Son homme était malade depuis quinze jours; et M. Vaucorbeil le
négligeait.
Pécuchet se dévoua.
Taches lenticulaires sur la poitrine, douleurs aux articulations, ventre
ballonné, langue rouge, c'étaient tous les signes de la dothiénentérie.
Se rappelant le mot de Raspail qu'en ôtant la diète on supprime la
fièvre, il ordonna des bouillons, un peu de viande. Tout à coup, le
docteur parut.
Son malade était en train de manger, deux oreillers derrière le dos,
entre la fermière et Pécuchet qui le renforçaient.
Il s'approcha du lit, et jeta l'assiette par la fenêtre, en s'écriant:
--C'est un véritable meurtre!
--Pourquoi?
--Vous perforez l'intestin, puisque la fièvre typhoïde est une
altération de sa membrane folliculaire.
--Pas toujours!
Et une dispute s'engagea sur la nature des fièvres. Pécuchet croyait à
leur essence. Vaucorbeil les faisait dépendre des organes.--Aussi
j'éloigne tout ce qui peut surexciter!
--Mais la diète affaiblit le principe vital!
--Qu'est-ce que vous me chantez avec votre principe vital! Comment
est-il? qui l'a vu?
Pécuchet s'embrouilla.
--D'ailleurs disait le médecin, Gouy ne veut pas de nourriture.
Le malade fit un geste d'assentiment sous son bonnet de coton.
--N'importe! il en a besoin!
--Jamais! son pouls donne quatre-vingt-dix-huit pulsations.
--Qu'importe les pulsations! Et Pécuchet nomma ses autorités.
--Laissons les systèmes! dit le Docteur.
Pécuchet croisa les bras.
--Vous êtes un empirique, alors?
--Nullement! mais en observant.
--Et si on observe mal?
Vaucorbeil prit cette parole pour une allusion à l'herpès de Mme Bordin,
histoire clabaudée par la veuve, et dont le souvenir l'agaçait.
--D'abord, il faut avoir fait de la pratique.
--Ceux qui ont révolutionné la science, n'en faisaient pas! Van Helmont,
Boerhave, Broussais, lui-même.
Vaucorbeil, sans répondre, se pencha vers Gouy, et haussant la voix:
--Lequel de nous deux choisissez-vous pour médecin?
Le malade, somnolent, aperçut des visages en colère, et se mit à
pleurer.
Sa femme non plus ne savait que répondre; car l'un était habile; mais
l'autre avait peut-être un secret?
--Très bien! dit Vaucorbeil. Puisque vous balancez entre un homme nanti
d'un diplôme:... Pécuchet ricana. Pourquoi riez-vous?
--C'est qu'un diplôme n'est pas toujours un argument!
Le Docteur était attaqué dans son gagne-pain, dans sa prérogative, dans
son importance sociale. Sa colère éclata.
--Nous le verrons quand vous irez devant les tribunaux pour exercice
illégal de la médecine! Puis se tournant vers la fermière: Faites-le
tuer par monsieur tout à votre aise, et que je sois pendu si je reviens
jamais dans votre maison.
Et il s'enfonça sous la hêtrée, en gesticulant avec sa canne.
Bouvard, quand Pécuchet rentra, était lui-même dans une grande
agitation.
Il venait de recevoir Foureau, exaspéré par ses hémorroïdes. Vainement
avait-il soutenu qu'elles préservent de toutes les maladies, Foureau
n'écoutant rien, l'avait menacé de dommages et intérêts. Il en perdait
la tête.
Pécuchet lui conta l'autre histoire, qu'il jugeait plus sérieuse--et fut
un peu choqué de son indifférence.
Gouy, le lendemain eut une douleur dans l'abdomen. Cela pouvait tenir à
l'ingestion de la nourriture? Peut-être que Vaucorbeil ne s'était pas
trompé? Un médecin après tout doit s'y connaître! et des remords
assaillirent Pécuchet. Il avait peur d'être homicide.
Par prudence, ils congédièrent le bossu. Mais à cause du déjeuner lui
échappant, sa mère cria beaucoup. Ce n'était pas la peine de les avoir
fait venir tous les jours de Barneval à Chavignolles!
Foureau se calma--et Gouy reprenait des forces. À présent, la guérison
était certaine; un tel succès enhardit Pécuchet.
--Si nous travaillions les accouchements, avec un de ces mannequins...
--Assez de mannequins!
--Ce sont des demi-corps en peau, inventés pour les élèves sages-femmes.
Il me semble que je retournerais le foetus?
Mais Bouvard était las de la médecine.
--Les ressorts de la vie nous sont cachés, les affections trop
nombreuses, les remèdes problématiques--et on ne découvre dans les
auteurs aucune définition raisonnable de la santé, de la maladie, de la
diathèse, ni même du pus!
Cependant toutes ces lectures avaient ébranlé leur cervelle.
Bouvard, à l'occasion d'un rhume, se figura qu'il commençait une fluxion
de poitrine. Des sangsues n'ayant pas affaibli le point de côté, il eut
recours à un vésicatoire, dont l'action se porta sur les reins. Alors,
il se crut attaqué de la pierre.
Pécuchet prit une courbature à l'élagage de la charmille, et vomit après
son dîner, ce qui l'effraya beaucoup. Puis observant qu'il avait le
teint un peu jaune, suspecta une maladie de foie, se demandait: Ai-je
des douleurs? et finit par en avoir.
S'attristant mutuellement, ils regardaient leur langue, se tâtaient le
pouls, changeaient d'eau minérale, se purgeaient;--et redoutaient le
froid, la chaleur, le vent, la pluie, les mouches, principalement les
courants d'air.
Pécuchet imagina que l'usage de la prise était funeste. D'ailleurs, un
éternuement occasionne parfois la rupture d'un anévrisme--et il
abandonna la tabatière. Par habitude, il y plongeait les doigts; puis,
tout à coup, se rappelait son imprudence.
Comme le café noir secoue les nerfs Bouvard voulut renoncer à la
demi-tasse; mais il dormait après ses repas, et avait peur en se
réveillant; car le sommeil prolongé est une menace d'apoplexie.
Leur idéal était Cornaro, ce gentilhomme vénitien, qui à force de régime
atteignit une extrême vieillesse. Sans l'imiter absolument, on peut
avoir les mêmes précautions, et Pécuchet tira de sa bibliothèque un
Manuel d'hygiène par le docteur Morin.
Comment avaient-ils fait pour vivre jusque-là? Les plats qu'ils aimaient
s'y trouvent défendus. Germaine embarrassée ne savait plus que leur
servir.
Toutes les viandes ont des inconvénients. Le boudin et la charcuterie,
le hareng saur, le homard, et le gibier sont réfractaires. Plus un
poisson est gros plus il contient de gélatine et par conséquent est
lourd. Les légumes causent des aigreurs, le macaroni donne des rêves,
les fromages considérés généralement, sont d'une digestion difficile. Un
verre d'eau le matin est dangereux; chaque boisson ou comestible étant
suivi d'un avertissement pareil, ou bien de ces mots:
mauvais!--gardez-vous de l'abus!--ne convient pas à tout le
monde.--Pourquoi mauvais? où est l'abus? comment savoir si telle chose
vous convient?
Quel problème que celui du déjeuner! Ils quittèrent le café au lait, sur
sa détestable réputation; et ensuite le chocolat,--car c'est un amas de
substances indigestes; restait donc le thé. Mais les personnes nerveuses
doivent se l'interdire complètement. Cependant, Decker au XVIIe siècle
en prescrivait vingt décalitres par jour, afin de nettoyer les marais du
pancréas.
Ce renseignement ébranla Morin dans leur estime, d'autant plus qu'il
condamne toutes les coiffures, chapeaux, bonnets et casquettes, exigence
qui révolta Pécuchet. Alors ils achetèrent le traité de Becquerel où ils
virent que le porc est en soi-même un bon aliment, le tabac d'une
innocence parfaite, et le café indispensable aux militaires.
Jusqu'alors ils avaient cru à l'insalubrité des endroits humides. Pas du
tout! Casper les déclare moins mortels que les autres. On ne se baigne
pas dans la mer sans avoir rafraîchi sa peau. Bégin veut qu'on s'y jette
en pleine transpiration. Le vin pur après la soupe passe pour excellent
à l'estomac. Lévy l'accuse d'altérer les dents. Enfin, le gilet de
flanelle, cette sauvegarde, ce tuteur de la santé, ce palladium chéri de
Bouvard et inhérent à Pécuchet, sans ambages ni crainte de l'opinion,
des auteurs le déconseillent aux hommes pléthoriques et sanguins.
Qu'est-ce donc que l'hygiène?
--Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà affirme M. Lévy; et
Becquerel ajoute qu'elle n'est pas une science.
Alors ils se commandèrent pour leur dîner des huîtres, un canard, du
porc au choux, de la crème, un Pont-l'Évêque, et une bouteille de
Bourgogne. Ce fut un affranchissement, presque une revanche; et ils se
moquaient de Cornaro! Fallait-il être imbécile pour se tyranniser comme
lui! Quelle bassesse que de penser toujours au prolongement de son
existence! La vie n'est bonne qu'à la condition d'en jouir.--Encore un
morceau?--Je veux bien.--Moi de même!--À ta santé!--À la tienne!--Et
fichons-nous du reste! Ils s'exaltaient.
Bouvard annonça qu'il voulait trois tasses de café, bien qu'il ne fût
pas un militaire. Pécuchet, la casquette sur les oreilles, prisait coup
sur coup, éternuait sans peur, et sentant le besoin d'un peu de
champagne, ils ordonnèrent à Germaine d'aller de suite au cabaret, leur
en acheter une bouteille. Le village était trop loin. Elle refusa.
Pécuchet fut indigné.
--Je vous somme, entendez-vous! je vous somme d'y courir.
Elle obéit, mais en bougonnant, résolue à lâcher bientôt ses maîtres,
tant ils étaient incompréhensibles et fantasques.
Puis, comme autrefois, ils allèrent prendre le gloria sur le vigneau.
La moisson venait de finir--et des meules au milieu des champs
dressaient leurs masses noires sur la couleur de la nuit, bleuâtre et
douce. Les fermes étaient tranquilles. On n'entendait même plus les
grillons. Toute la campagne dormait. Ils digéraient en humant la brise
qui rafraîchissait leurs pommettes.
Le ciel très haut, était couvert d'étoiles; les unes brillant par
groupes, d'autres à la file, ou bien seules à des intervalles éloignés.
Une zone de poussière lumineuse, allant du septentrion au midi, se
bifurquait au-dessus de leurs têtes. Il y avait entre ces clartés, de
grands espaces vides;--et le firmament semblait une mer d'azur, avec des
archipels et des îlots.
--Quelle quantité! s'écria Bouvard.
--Nous ne voyons pas tout! reprit Pécuchet. Derrière la voie lactée, ce
sont les nébuleuses; au delà des nébuleuses des étoiles encore! La plus
voisine est séparée de nous par trois cents billions de myriamètres! Il
avait regardé souvent dans le télescope de la place Vendôme et se
rappelait les chiffres. Le Soleil est un million de fois plus gros que
la Terre, Sirius a douze fois la grandeur du soleil, des comètes
mesurent trente-quatre millions de lieues!
--C'est à rendre fou dit Bouvard. Il déplora son ignorance et même
regrettait de n'avoir pas été, dans sa jeunesse, à l'École
Polytechnique.
Alors Pécuchet le tournant vers la Grande Ourse, lui montra l'étoile
polaire, puis Cassiopée dont la constellation forme un Y, Véga de la
Lyre toute scintillante, et au bas de l'horizon, le rouge Aldebaran.
Bouvard, la tête renversée, suivait péniblement les triangles,
quadrilatères et pentagones qu'il faut imaginer pour se reconnaître dans
le ciel.
Pécuchet continua:
--La vitesse de la lumière est de quatre-vingt mille lieues dans une
seconde. Un rayon de la Voie lactée met six siècles à nous parvenir--si
bien qu'une étoile, quand on l'observe, peut avoir disparu. Plusieurs
sont intermittentes, d'autres ne reviennent jamais;--et elles changent
de position; tout s'agite, tout passe.
--Cependant, le Soleil est immobile?
--On le croyait autrefois. Mais les savants aujourd'hui, annoncent qu'il
se précipite vers la constellation d'Hercule!
Cela dérangeait les idées de Bouvard--et après une minute de réflexion:
--La science est faite, suivant les données fournies par un coin de
l'étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu'on ignore,